Un PLD dominant, en difficulté à l’ère de la post-croissance
Le 15 février 2024, Yoshitaka Shindo, alors ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie soulignait l’urgence de lancer des réformes structurelles et de créer une nouvelle forme de croissance [1]. Surendetté et enlisé dans la récession, le Japon, autrefois deuxième puissance économique mondiale, est désormais quatrième [2]. Le PLD, qui a connu deux revers électoraux en une année [3], demeure le principal parti politique du Japon. En partie uninominal à un tour, le système électoral japonais impose aux partis en lice d’arriver en tête dans les circonscriptions électorales de petite taille. L’opposition de gauche, notamment le Parti Communiste Japonais (PCJ) et le Parti Constitutionnel Démocrate (PCD), doit donc coopérer par la stratégie de retrait mutuel de candidatures d’alliés pour espérer l’emporter localement face au PLD [4].

Le Premier ministre Shigeru Ishiba a annoncé sa démission le 7 septembre 2025, un mois et demi après l’échec du PLD (parti au pouvoir) aux élections sénatoriales. Source : Toru Hanai, Japan Forward

Sanae Takaichi, la nouvelle présidente du PLD, une figure nationaliste de premier plan qui voit s’ouvrir devant elle le fauteuil de première femme Première ministre du Japon. Source : Toru Hanai, Japan Forward
Les tensions géopolitiques, les effets des barrières douanières, de l’inflation (hausse du prix du riz), de la dépopulation et l’immigration (aides sociales aux étrangers) accréditent le slogan « Les Japonais d’abord », fortement relayé par le parti d’extrême-droite Sanseitô via les réseaux sociaux. Présent dans les préfectures et municipalités où les ultranationalistes du PLD sont implantés et bien connus grâce aux médias de masse, profitant également des scandales de financement du parti au pouvoir, Sanseitô a gagné 14 sièges au Sénat [5].
L’agenda nationaliste conservateur du PLD : la construction et la réappropriation de la mémoire par la maîtrise de l’éducation et de l’information
En 1955, le PLD compte principalement des élites politiques d’avant-guerre. L’idéologie pacifiste anti-impérialiste de la gauche est majoritaire dans le système éducatif. Le PLD impose des pratiques professionnelles pédagogiques soumises au strict respect des directives officielles d’enseignement et l’usage obligatoire de manuels scolaires autorisés. L’enseignement de l’histoire est un enjeu de lutte au Japon [6]. Révisée en 2006, la Loi fondamentale de l’Éducation de 1947 accroît le contrôle pédagogique, de l’école élémentaire à l’université [7]. En 2007, le ministère de l’Éducation impose aux enseignants de renouveler leur certificat d’enseignement tous les dix ans. Créé par le Premier ministre Shinzo Abe [8], le Comité pour la reconstruction de l’éducation élabore la proposition adoptée par le Conseil central de l’éducation en 2007, reprise dans la plate-forme électorale du PLD en 2012, malgré une vive opposition dans les Comités d’éducation locaux soutenus par la gauche.

Le très nationaliste Shinzo Abe, ancien Premier ministre du Japon, personnalité influente du PLD, a appliqué un agenda politique visant à renforcer l’idée de grandeur et de fierté nationale chez les jeunes futurs électeurs. Figure emblématique de la Chambre des représentants (chambre basse), il a été assassiné par un ancien officier des Forces d’auto-défense japonaises (FAD) le 8 juillet 2022. Source : Jiji Tsûshin
Réglementée par le ministère de l’Éducation, la forme du livret scolaire est renouvelée après dix ans, tout comme la révision des directives d’enseignement. Le livret est en partie consacré à l’évaluation du comportement des élèves selon dix critères dont le sens du service public et le sens moral [9]. Les faucons de la droite ont également pris des mesures relatives à l’information ou aux médias publics ou privés. Adoptée en décembre 2013, la loi sur la protection des secrets d’État encadre notamment la liberté d’expression des journalistes et des universitaires, de même que la nomination de personnalités proches de la droite au Conseil d’administration de la Nippon Hôsô Kyôkai (NHK), la prestigieuse société publique d’information télévisée.
La remilitarisation du Japon : l’objectif avoué des faucons de la droite et de la Nippon Kaigi (Conférence du Japon)
La Loi d’auto-défense collective du 19 septembre 2015 élargit les attributions des Forces d’auto-défense (FAD) à l’extérieur du pays [10]. Le PCJ lance un « Appel pour la mise en place d’un gouvernement national qui abolisse les lois bellicistes ». Les partis d’opposition progressistes ou constitutionnels (PCJ, PCD) signent une plateforme, l’Alliance Citoyenne (AC), opposée à la politique sécuritaire de Shinzo Abe [11]. Le projet d’armée indépendante rencontre une certaine opposition politique ou populaire, mais l’opinion publique est favorable à la défense des lignes de communications maritimes, qui sont harcelées par la Chine [12]. Le 2 janvier 2007, Shinzo Abe a créé le ministère de la Défense, brièvement dirigé par Fumio Kyûma (9 janvier – 4 juillet 2007), puis par Yuriko Koike (4 juillet – 27 août 2007). Ancienne directrice de télévision privée, proche de la droite conservatrice et ancienne du PLD, l’actuelle gouverneure et maire de Tokyo est la première femme ministre de la Défense de Shinzo Abe.

Un bâtiment de la Force Maritime d’auto-défense japonaise, le JS Izumo (DDH-183), destroyer porte-hélicoptères lancé le 6 août 2013, jour du 68ème anniversaire du bombardement atomique d’Hiroshima. En pleine montée en puissance, l’industrie militaire japonaise est l’une des plus modernes au monde. Source : JMSDF
Deuxième femme nommée à la Défense (3 août 2016 – 28 juillet 2017), Tomomi Inada est une ultranationaliste, membre de la Conférence du Japon, élue du PLD à la Chambre des représentants. Puissante organisation classée à l’extrême-droite, implantée dans toutes les préfectures du pays, la Conférence du Japon prône la remilitarisation voire l’acquisition de l’arme nucléaire, et pousse activement ses projets politiques auprès des parlementaires. Les élus du PLD liés à l’organisation constituent un groupe de pression [13]. Les membres du gouvernement ne sont pas en reste. Sur les 19 ministres du gouvernement Abe de décembre 2012, 13 appartenaient à la Conférence du Japon, et dans le gouvernement Abe de septembre 2019, 14 ministres sur 19 [14]. La Conférence du Japon a également soutenu les gouvernements des successeurs de Shinzo Abe [15]. Le 27 décembre 2024, le Premier ministre Shigeru Ishiba (ancien ministre de la Défense, 26 septembre 2007 – 2 août 2008), a approuvé une importante augmentation du budget militaire plafonné à 2% du produit intérieur brut (PIB) d’ici 2027. Les nouvelles générations ne ressentent plus le malaise post-traumatique de la Seconde Guerre mondiale. Accepteront-elles encore longtemps la position actuelle du Japon, celle de puissance économique mondiale respectée, mais qui d’autre part favorise la projection géostratégique américaine [16] ?
