
Image tirée du film publicitaire de la compagnie Tin Drum
Ce concept du fantôme numérique, et surtout de sa place au sein de notre société, est au cœur de multiples préoccupations contemporaines en ce qui concerne notre rapport aux générateurs d’images, mais aussi aux robots conversationnels.
C’est un phénomène qu’il s’avère pertinent d’étudier à travers la représentation qu’en a fait Iso Mitsuo dans son œuvre Dennō Coil (2007). Dans cette série, Iso montre des entités numériques constituées de fragments de mémoires. Formés dans un cyberespace éthéré appelé « l’autre côté » (acchi), ces spectres s’avèrent être des constructions métaphysiques qui s’immiscent dans le monde réel par le biais d’un appareil de réalité augmentée.
Au dénouement de la série, la jeune Isako ouvre un passage vers ce domaine, ce qui vient brouiller la frontière entre le réel et le virtuel, mais aussi entre le monde des vivants et celui des morts. Elle veut ramener à la vie son frère, mais malgré l’ouverture de cette porte vers l’au-delà, elle en est incapable. Il en va de même pour Yasako, qui aurait voulu ramener son chien Densuke, et pour Haraken, qui souhaitait revoir son amie Kanna. Les défunts resteront des défunts, et les jeunes protagonistes doivent faire la paix avec cette réalité.

Le monde des esprits, vu par Iso Mitsuo
Nous reconnaissons aujourd’hui que lorsqu’une personne décède il se crée des réponses psychologiques chez les personnes qui partageaient un lien avec le défunt. Et bien que notre compréhension du deuil soit ancestrale, expliquée par les rites et la religion, ce n’est qu’au courant du vingtième siècle que des théories scientifiques au sujet des conséquences du processus de deuil et ont été établies avec la naissance de la psychiatrie.
C’est Sigmund Freud qui ouvre l’étude de ce phénomène. Selon celui-ci, le deuil est « un état pathologique » qui « s’écarte sérieusement du comportement normal [2] ». Il suppose que la personne endeuillée doive « rompre sa liaison avec l’objet anéanti [3] ». Sous cette influence freudienne, les premières théories sur le deuil se sont donc construites sur l’idée que de faire l’expérience d’un lien durable avec une personne décédée est symptomatique de problèmes pathologiques.
C’est n’est que vers la fin du vingtième siècle que les théories sur le deuil ont effectué un tournant important. Dennis Klass et Phyllis R. Silverman, dans Continuing Bonds (1996), ont proposé que nous devrions plutôt voir le deuil comme une reconfiguration de la connexion [4]. Selon eux, le deuil n’a pas à être imaginé comme un état duquel il est possible d’être guéri, mais plutôt comme quelque chose avec lequel nous devons apprendre à vivre. Ils soutiennent que les personnes endeuillées, malgré l’absence de l’être cher, seront toujours connectées à ce dernier et que la relation les unissant ne fait que prendre une autre forme. C’est ce qu’ils appellent les « liens continus ». Cette théorie propose que nous nous concentrions sur les processus internes qui nous permettent une renégociation du sens de la perte [5].
Sous la supposition freudienne, nous avons longtemps considéré le deuil et ses processus comme une interférence sur le fonctionnement de l’individu. Dans leur contribution à Continuing Bonds, Margaret et Wolfang Stroebe, Mary Gergen, et Kenneth Gergen désirent montrer des modèles contrastants avec ce postulat, qu’ils jugent erroné [6]. S’inspirant des travaux anthropologiques de Joe Yamamoto, Keigo Okonogi, Tetsuya Iwasaki et Saburo Yoshimura, ils s’arrêtent sur l’exemple du Japon, où de nombreux rituels bouddhistes et shintoïstes soutiennent une croyance que les personnes décédées restent connectées au monde des vivants à travers leurs liens sociaux. Reprenant aussi de Yamamoto et al., cette observation est partagée par Klass, qui prend intérêt envers la situation japonaise en tirant ses conclusions des recherches anthropologiques de David W. Plath et Robert J. Smith [7]. Il s’intéresse surtout au cas du festival de Obon, qui consiste en une période où les gens invitent dans leur demeure les esprits de leurs ancêtres, avant de les renvoyer au ciel [8].

L’autel bouddhiste, ou butsudan, est un symbole très présent dans Dennō Coil
Le cas japonais en est donc un qui est très pertinent pour cette étude. En fait, la vision des liens continus à travers la réalité augmentée que nous offre Iso nous permettrait d’anticiper les implications de cette technologie en pleine effervescence, mais aussi d’expliquer le développement d’une nouvelle forme de deuil qui gagne en importance depuis quelques années : l’idée qu’une personne puisse être recréée numériquement afin d’être projetée sur le monde physique, réincarnant ces sujets comme « fantômes » virtuels dotés de manies et de souvenirs susceptibles de rappeler ceux d’un être cher décédé.
Aujourd’hui, l’essor des technologies de réalité augmentée et de robots conversationnels nous pousse à nous demander s’il serait possible de « ramener à la vie » des personnes qui nous ont quittés. En effet, depuis 2020, nous avons assisté au développement rapide de « technologies de deuil » (grief-tech), ce qui nous emmène à reconfigurer notre rapport aux défunts. Cependant, malgré l’intérêt pour un mariage entre ésotérisme bouddhiste et les nouvelles technologies que nous présente Iso, sa position semble plutôt à voir comme s’inscrivant dans le courant traditionnel prônant une rupture avec le défunt. Peut-être devrions-nous rester contentés en imaginant, à l’instar de ce qu’il propose, que ces entités, malgré qu’elles persistent dans cet éther électronique que nous construisons autour de nous, ne devraient pas avoir la possibilité de venir « hanter » notre monde.