Avant 1990 : systématisation de la surveillance étatique
L’ère de la série télévisée en Chine n’advient que tardivement en 1981 avec Dix-huit ans au camp de l’ennemi (《敵營十八年》), première œuvre sérielle dans l’histoire télévisuelle du pays [1]. Désormais, les œuvres monoépisodiques cèdent leur place aux séries diffusées quotidiennement [2]. La complexification de la structure cinématographique annonce l’indépendance du télévisuel de la radio et donne ainsi naissance au ministère de la Radio, du Cinéma et de la Télévision (廣播電影電視部) en 1986, dont le prédécesseur est le Bureau de la radiodiffusion de Chine établi en 1949. La même année, le Règlement provisoire sur le permis de la production sérielle (《關於實行電視劇製作許可證制度的暫行規定》) est émis par le Ministère. Selon les articles premier et deuxième du Règlement, « tout organisme qui a l’intention de tourner une série devrait posséder un permis » délivré par « le ministère et ses bureaux subordonnés au niveau de provinces, de régions autonomes ou de municipalités sous l’administration directe de l’État » [3]. Cette loi prescrit qu’une série doive être tournée par une équipe sérielle titulaire d’un permis. À ce stade, les efforts législatifs se concentrent sur la régulation de l’équipe sérielle et non pas sur l’œuvre elle-même. Cette dernière entra, cependant, au début des années 90, dans la cible du ministère.

Permis de tournage. Source : Conseil supérieur de l’audiovisuel
Des années 1990 à 2010 : approche planificatrice
Avec les Mesures provisoires pour le renforcement sur la planification thématique de séries (〈加強電視劇題材規劃管理的暫行辦法〉) promulguées en 1994 et les Mesures provisoires pour la surveillance sérielle (〈電視劇審查暫行規定〉) en 1999, le ministère, qui aspire au rôle d’orchestrateur de l’industrie sérielle et non pas seulement à celui de modérateur, déclare son ambition d’inclure l’industrie sérielle dans l’économie planifiée chinoise [4]. Lors d’une réunion expérimentale de la planification thématique en 1990, le Ministère fixe deux objectifs dont le premier est de s’assurer que, l’an suivant, il y aura une certaine proportion garantie de séries qui s’adressent « aux vastes masses ouvrières, aux intellectuels, à huit cents millions de paysans [...] et à trois cents millions d’enfants et d’adolescents » [5]. Le deuxième objectif est d’encourager la production d’œuvres portant sur « des événements et des personnages historiques de grande importance », tels les emblèmes culturels comme Confucius [6]. De tels sujets, quoiqu’assujettis à la surveillance renforcée, permettent à une équipe sérielle de remporter éventuellement de hautes distinctions symboliques. L’un des exemples en est le prix des fées célestes (飛天獎) octroyé aux meilleures séries de l’année par le Conseil [7].

De la planification au marché [8]
Entre 2011 et 2022 : recul partiel devant le marché
L’an 2010 connaît l’abolition de la « planification thématique » et le lancement officiel de la plateforme de l’é-gouvernance des séries télévisées où des équipes sérielles déposent leurs projets afin d’obtenir l’autorisation de tournage, ce qui semble redonner aux tendances commerciales plus de poids décisifs en ce qui concerne la conception de l’intrigue [9]. Or, l’émancipation de l’industrie sérielle de l’économie strictement planifiée ne signifie pas le desserrement de la surveillance gouvernementale mais la systématisation de celle-ci.
Ayant troqué la « planification thématique » pour la revitalisation de l’industrie sérielle, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (國家廣電總局), soit le ministère réformé, établit une structure de la surveillance tripartite selon laquelle une série devrait être examinée avant l’obtention du permis de tournage, en amont de la diffusion et après celle-ci par les autorités audiovisuelles, des médias gouvernementaux et des chercheurs en lettres ou en communication. Des spécialistes sont convoqués au Conseil si une œuvre aborde des thèmes de haute sensibilité, surtout si elle traite de groupes ethniques minoritaires, d’éthique publique ou encore d’interprétation historique.
En 2011, Harem : biographie de Zhen Huan (《後宮:甄嬛傳》), série la plus revisionnée dans l’histoire télévisuelle chinoise, scandalise des spécialistes de lettres de l’esprit conservateur qui lancent une guerre médiatique contre le motif de la « lutte au sein du harem ». Il advient ainsi une décennie de durcissement de la surveillance sur la série télévisuelle historique jusqu’à la quasi-disparition de ce sous-genre malgré la prédilection des téléspectateurs chinois.

Moins nombreuses, mais meilleures : séries historiques autorisées au tournage 2010-2025 [10]
Supprimer certaines œuvres sans égard aux goûts des téléspectateurs n’est cependant pas une solution durable. Le marché regagne le dessus en 2022, l’an où cinq séries télévisées entrent dans l’Archive nationale de Chine (國家版本館) au même titre que d’autres genres artistiques de haut prestige, dont les « livres antiques, inscriptions lapidaires, œuvres calligraphiques et picturales » [11]. Ce premier archivage d’œuvres sérielles renvoie, outre la reconnaissance du prestige de l’art télévisuel par l’État, son intention de guider désormais le développement de l’industrie sérielle moins par la censure draconienne que par des incitations sous forme de récompenses symboliques comparables à celles accordées à des arts classiques.
