
Source : ©Nikkei Asia, 2022
La relocalisation de la capitale indonésienne, Ibu Kota Nusantara (IKN) s’étend sur une superficie totale de 2 056 142 hectares, comprenant 56 180 hectares dédiés à la capitale de l’archipel (KIKN) et 6 671 hectares à la zone centrale du gouvernement (KIPP), conformément à la Loi n° 3 de 2022 de la République d’Indonésie. Ce projet, évalué à 33 milliards de dollars, constitue une réponse proactive aux défis environnementaux posés par Jakarta et une opportunité pour le développement urbain durable. Il ambitionne de rééquilibrer le développement national, de créer un nouveau pôle de croissance, et de renforcer les liens interinsulaires, tout en intégrant des technologies avancées et des pratiques urbaines intelligentes en vue de la création d’une ville zéro émission d’ici 2045 [7].
Le plan directeur de Nusantara s’inscrit dans une volonté de recomposition territoriale et institutionnelle du système politico-administratif indonésien. Il articule la construction de la nouvelle capitale à des objectifs environnementaux structurants, notamment l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2045 [8]. Dans cette perspective, le projet prévoit l’instauration d’un dispositif de gouvernance spécifique pour ce territoire à statut particulier, reposant sur une autorité administrative autonome IKN Authority dotée de compétences étendues en matière de planification urbaine, de gestion environnementale et de fourniture des services publics. Cette relocalisation planifiée s’inscrit dans une tendance plus large, observée à l’échelle mondiale, d’adaptation aux défis socio-environnementaux. Des villes comme Putrajaya en Malaisie (1999) ou la nouvelle capitale administrative en Égypte (2016) ont été créées pour soulager la congestion des capitales existantes, illustrant la diversité des approches face aux pressions urbaines et climatiques [9].
Cependant, malgré son caractère ambitieux, le plan directeur de Nusantara présente plusieurs limites significatives. Sur le plan environnemental, la mise en œuvre des objectifs de la construction de la ville-capitale, tels que l’intégration d’espaces verts et le traitement de 100 % des eaux usées d’ici 2035, comporte d’importants défis financiers et opérationnels. La construction d’une nouvelle ville-province dans un territoire en situation de stress hydrique [10], habité par des communautés autochtones Dayak dont les droits fonciers et les modes de vie se trouvent directement affectés, soulève des enjeux de justice socio-écologique que les documents officiels peinent à appréhender dans leur pleine complexité. Le risque d’exclusion et d’appauvrissement de ces populations, analysé à travers le modèle d’Impoverishment and Reconstruction de Michael M. Cernea (2002), est réel. L’impact redistributif du projet sur les populations locales de Kalimantan Est reste incertain, suscitant des interrogations quant aux bénéfices socio-économiques réels pour ces communautés.
Sur le plan politique et financier, plusieurs éléments de la vision gouvernementale demeurent flous, en particulier les fonctions attribuées à la nouvelle autorité de Nusantara. Cela pourrait, paradoxalement, conduire à une centralisation du pouvoir, freinant ainsi la participation réelle et la représentation équitable des communautés locales. Le projet, dont le financement dépend largement d’investissements privés et étrangers dont la mobilisation s’avère difficile, a en outre subi un ralentissement significatif depuis l’entrée en fonction, le 20 octobre 2024, du président Prabowo Subianto qui s’oppose à ce projet [11]. Cette instabilité politique met en évidence une limite structurelle majeure des relocalisations planifiées, la viabilité à long terme de tels projets dépend de leur capacité à transcender les alternances politiques et à s’inscrire dans un cadre institutionnel consolidé, fondé sur une adhésion nationale large. Or, une planification étatique à long terme est cruciale, car les mécanismes mis en place détermineront dans quelle mesure la relocalisation peut être considérée comme une forme d’adaptation plutôt qu’un échec de l’adaptation [12].
Ces enjeux convergents amènent à une question centrale pour les villes-nouvelles : Nusantara sera-t-elle une future ghost city, c’est-à-dire un projet urbain vidé de sa substance sociale et économique faute d’habitabilité réelle, ou s’imposera-t-elle comme un laboratoire pour les villes de demain face au changement climatique ? La réponse à cette question impose de dépasser la seule dimension technique ou économique de la relocalisation pour l’inscrire dans une réflexion plus large sur la composition territoriale. Dans cette perspective, Nusantara ne peut être réduite à un simple transfert administratif depuis Jakarta. Le projet ambitionne de redéfinir les relations entre urbanisation, institutions politiques et écosystèmes, dans un territoire encore largement forestier du Kalimantan. Plus largement, la relocalisation planifiée de la capitale redessine la politique territoriale indonésienne. En déplaçant le centre institutionnel de Java vers Kalimantan, l’État engage une redistribution spatiale du pouvoir susceptible de transformer l’équilibre interinsulaire et la cohésion nationale. À l’échelle mondiale, dans un contexte où plus d’un milliard de personnes seront menacées par l’érosion côtière et la montée du niveau des mers d’ici 2050 (GIEC), et où des mégapoles comme Bangkok (Thaïlande), Dacca (Bangladesh) ou Copenhague (Danemark) font face à des pressions environnementales analogues à celles de Jakarta, le projet IKN représente un cas emblématique de la manière dont les états peuvent répondre aux pressions environnementales. Il offre une occasion d’examiner les dynamiques sociales et politiques dans les territoires à la fois abandonnés et nouvellement investis. La viabilité de Nusantara dépendra en définitive de sa capacité à mettre en œuvre des cadres de gouvernance inclusifs et adaptatifs, capables de réduire les risques inhérents à la justice sociale, à la composition territoriale et à l’accès inégal aux ressources, tout en promouvant une habitabilité partagée entre les populations déplacées, les communautés autochtones et les institutions de la nouvelle capitale.
Image en vignette : Nusantara. Source : Universitas Dian Nusantara, IKN
https://undira.ac.id/eshow/82/the-importance-of-indonesian-human-resources-with-a-nationalistic-mindset-in-building-the-country
