Le fossé idéologique croissant entre hommes et femmes
Ces dernières années, une polarisation idéologique accrue entre hommes et femmes se voit en Corée du Sud. Les femmes tendent à adopter des positions plus libérales, tandis que les hommes deviennent plus conservateurs [1], un phénomène observé à travers le monde, mais particulièrement marqué en Corée du Sud [2]. Cette dynamique est amplifiée par des disparités socio-économiques et des traditions culturelles enracinées.
En effet, malgré son développement économique rapide, souvent qualifié de « Korean Wave » grâce à son avancée technologique et culturelle [3], la Corée semble à la traîne en termes d’avancées sociales. La professeure Go Min Hee à l’Ewha Women’s University mentionne que leur autonomie n’a pas évolué au même rythme que ces changements sociaux et économiques [4]. Selon l’indice plafond de verre (Glass-ceiling Index) publié par The Economist [5], la Corée du Sud occupe les dernières places parmi 29 pays riches pour la promotion des femmes dans le milieu professionnel. L’écart salarial entre hommes et femmes est le plus élevé parmi les pays de l’OCDE [6]. De plus, selon l’OCDE [7] les femmes retournant au travail sont souvent reléguées à des emplois précaires, soit non réguliers et peu rémunéré [8]. Les femmes restent largement sous-représentées dans les postes de direction, tant dans les entreprises que dans la politique [9].
Le poids des traditions patriarcales
Le confucianisme a dicté des rôles de genre « rigides » en Asie de l’Est, contribuant à maintenir le patriarcat jusqu’à nos jours. Malgré la présence des femmes sur le marché du travail, celles-ci se voient davantage s’occuper des tâches domestiques et de l’éducation des enfants, en raison des rôles traditionnels genrés [10]. Le rythme de travail intense en Corée du Sud, où la moyenne annuelle est plus élevée que la moyenne de l’OCDE, exacerbe ces divisions genrées. L’absence de politiques visant à concilier vie professionnelle et vie familiale accroît la pression sur les femmes [11]. La rigidité du marché du travail, avec de longues heures et le manque de services adaptés, rend le retour au travail difficile pour les mères [12]. Cela dit, malgré le rejet du féminisme par une partie des jeunes hommes, ceux-ci tendent à s’éloigner des stéréotypes de genres traditionnels par rapport aux générations précédentes, et se montrent moins enclins à adhérer aux responsabilités patriarcales [13] [14].
Les avancées politiques et leurs limites
Malgré certaines avancées législatives favorisant l’égalité des sexes, comme le Framework Act on Gender Equality, plusieurs défis persistent. Le virage plus conservateur des jeunes hommes s’explique, entre autres, par la hausse du taux de chômage chez les moins de 30 ans, qui touche pourtant davantage les femmes que les hommes [15]. Les jeunes hommes ne considèrent pas les femmes comme une minorité marginalisée, mais plutôt comme des concurrentes directes sur le marché de l’emploi et en éducation [16]. Ainsi, les politiques visant à l’égalité des genres sont perçues comme un frein pour l’épanouissement des jeunes hommes qui avantage injustement les femmes [17]. Blâmant le féminisme et voulant retourner au principe de la méritocratie, l’ancien président Yoon Suk Yeol a pris à son avantage cette vague pour pousser des messages misogynes lors de sa campagne [18]. Cela dit, il est important de mentionner que les politiques égalitaristes visent l’accroissement des opportunités économiques pour les femmes et la réduction de l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes, et non pas la hausse d’opportunités offertes aux femmes aux dépens de celles offertes aux hommes [19].
L’antiféminisme et ses racines
L’antiféminisme en Corée du Sud est en grande partie alimenté par une mauvaise compréhension du féminisme. Beaucoup associent le féminisme à une idéologie extrémiste (même « terroriste ») [20] et comme un mouvement promouvant la haine des hommes. Une étude récente montre que 60 % des répondants, soit des hommes dans la vingtaine, pensent que le féminisme est lié à une « suprématie féminine » [21]. Ce sentiment nourrit un ressentiment généralisé, où certains jeunes hommes se décrivent même comme des « guerriers antiféministes ». Cela a incité certains à se tourner vers les réseaux sociaux et les communautés en ligne pour partager des contenus malveillants sur les féministes coréennes. Il s’agit notamment de chaînes YouTube qualifiant les féministes de « mentalement instables » et de radicales promouvant le « chauvinisme féminin » [22].

Plus de 200 manifestantes se sont rassemblées dans le centre de Séoul le 27 février 2022 pour réclamer la représentation des femmes à l’élection présidentielle en Corée du Sud. Min Joo Kim pour le Washington Post : https://www.washingtonpost.com/opinions/2022/03/12/south-korea-election-yoon-suk-yeol-anti-feminism-gender-wars/
Cette idéologie antiféministe a également été exploitée politiquement. Lors de sa campagne électorale, le président Yoon Suk Yeol aurait capitalisé sur ces craintes en promettant de supprimer le ministère de l’Égalité des genres et de la Famille, le qualifiant de source d’injustice envers les hommes [23].
Les défis législatifs et la résilience des mouvements féministes
En 2023, le ministère de l’Égalité des genres a proposé de redéfinir le viol en incluant l’absence de consentement, alignant la loi sur les recommandations des Nations Unies, mais la réforme a été rejetée par le parti conservateur [24]. Bien que cette réforme ait été longtemps attendue, elle a suscité l’opposition de certains jeunes hommes, inquiets de potentielles fausses accusations et de la difficulté à prouver le consentement lors des procès [25]. Malgré les obstacles, les femmes coréennes ont continué de militer pour l’avancement de leurs droits. Le féminisme reste une force active en Corée et combat les discriminations persistantes. En septembre 2024, des femmes ont manifesté à Séoul contre l’utilisation de deepfakes pornographiques non consensuels créés par l’IA [26]. Un problème majeur qui persiste en Corée en raison d’un manque d’éducation sexuelle, de réglementation insuffisante des médias sociaux et une culture misogyne réduisant les femmes à des objets sexuels [27].

Femmes manifestant contre les crimes sexuelles ‘deepfakes’ à Séoul, Corée du Sud, le 27 septembre, 2024. On peut lire sur les bannières : « Vous ne pouvez pas nous insulter ». AP Photo/Ahn Young-joon : https://apnews.com/article/south-korea-deepfake-porn-women-df98e1a6793a245ac14afe8ec2366101
Conclusion : Un chemin semé d’obstacles
Les récentes mobilisations et élections en Corée, particulièrement marquées par l’engagement des femmes, révèlent un fossé idéologique croissant entre les jeunes hommes et femmes. La situation des femmes en Corée du Sud reflète des tensions profondes entre modernité et traditions, progrès économiques et stagnation sociale. La montée de l’antiféminisme, amplifiée par des incompréhensions et des discours politiques conservateurs, souligne la nécessité d’un dialogue plus nuancé. Dans ce contexte, de nouveaux mouvements féministes, bien que parfois radicaux pour certains, mettent en lumière les frustrations croissantes des femmes face à une société qui tarde à évoluer.
