
Au lancement de la Table Ronde, plusieurs responsables chinois sont présents, dont Chen Ruifeng qui participe aux discours d’inauguration [2]. Celui-ci est le directeur adjoint du Département de Travail de Front Uni (DTFU), un organe de contrôle et d’influence du Parti Communiste de Chine (PCC), et le directeur de l’Administration Nationale pour les Affaires Religieuses, grâce à laquelle le Parti régit les affaires religieuses chinoises depuis son absorption par le DTFU en 2018 [3]. Or, encore à ce jour, le PCC se dit athéiste. Il a certes revisité sa vision de la religion au fil des décennies, mais il défend toujours la disparition de la religion avec l’avènement d’une société pleinement socaliste et continue d’interdire à ses membres de pratiquer toute religion soit elle. En outre, le Parti mène une politique religieuse très répressive envers certaines communautés, parfois de façon extrêmement violente. Il y a donc un certain paradoxe à ce qu’un de ses responsables haut-placés comme Chen Ruifeng joue un rôle si actif dans l’évènement à caractère religieux qu’est la Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine.
En réalité, derrière ce paradoxe se cache une véritable politique de « diplomatie bouddhiste », c’est-à-dire une politique d’instrumentalisation du bouddhisme à des fins diplomatiques, menée par le régime chinois dans le but d’étendre son influence à l’étranger, en amenant les publics ciblés à agir dans le sens des intérêts du Parti Communiste de Chine. Cela comprend d’une part, les processus par lesquels les autorités politiques chinoises autorisent, soutiennent, élaborent, organisent, participent à des activités touchant au bouddhisme, et d’autre part, tout un travail de communication sur ces activités. Dit autrement, c’est une stratégie par laquelle le PCC et le gouvernement chinois se servent des ressources bouddhistes pour créer et resserrer leurs liens avec des publics à l’étranger.
Comme l’ont montré plusieurs chercheurs [4], cette stratégie est déployée à travers le monde. En même temps, elle est particulièrement présente dans l’Indo-Pacifique, d’une part parce que c’est là que se trouve la très grande majorité de la population bouddhiste et d’autre part parce que c’est dans cette région que se jouent des enjeux touchant à ce que le PCC considère comme ses intérêts vitaux. L’instrumentalisation diplomatique du bouddhisme n’est pas nouvelle en Chine, mais elle s’est amplifiée sous Xi Jinping, qui cherche notamment à répondre aux tentatives de Modi d’utiliser lui aussi le bouddhisme pour étendre l’influence de l’Inde à travers la région [5]. Dans le cas de la Chine, le recours à cette stratégie répond surtout d’un problème d’image. En effet, les perceptions négatives à l’encontre du régime chinois, qui sont très répandues, affectent sa capacité à agir sur la scène internationale, en créant un déficit de confiance ou un sentiment de divergence d’intérêts de la part des autres États.
Le bouddhisme, quant à lui, est largement perçu comme une religion pacifiste. Il est aussi un pilier d’identité pour plusieurs nations de l’Indo-Pacifique. Dans ce contexte, il fait sens pour le Parti de passer par des acteurs bouddhistes pour essayer de changer les perceptions en sa faveur et donner une bonne image de la Chine. En fait, la diplomatie bouddhiste chinoise consiste en grande partie à diffuser des « récits stratégiques » sur la politique étrangère chinoise, c’est-à-dire à « construire un sens partagé du passé, du présent, et du futur de la politique internationale pour façonner le comportement d’acteur.es domestiques et internationaux » [6] et les amener à s’aligner sur les intérêts du Parti.
En ce qui concerne l’Indo-Pacifique, cette politique sert à promouvoir trois récits stratégiques liés à des enjeux géopolitiques majeurs. Premièrement, il s’agit de faire accepter aux populations et aux États de la région que l’île de Taïwan fait partie du territoire national de la République Populaire de Chine. En plus de réciter le discours officiel à l’étranger sur la souveraineté chinoise à Taïwan, les institutions bouddhistes chinoises, menées par l’Association Bouddhiste de Chine [7], travaillent à renforcer le sentiment d’appartenance à la nation chinoise auprès de la population taïwanaise [8]. Leur argumentaire repose principalement sur le fait que les deux peuples partagent la même culture bouddhiste, qui est originaire de Chine. Deuxièmement, la diplomatie bouddhiste sert à propager le récit qui légitime les revendications territoriales maritimes de la RPC. Cela consiste d’une part à normaliser le terme même de « Mer Méridionale de Chine », et d’autre part à convaincre les communautés étrangères que la Chine est dévouée à la résolution pacifique des disputes territoriales, ce qui est d’ailleurs tout le but de la « Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine ». Troisièmement, les institutions bouddhistes chinoises ont désormais pour mission de promouvoir la « Belt and Road Initiative » et de la « Route de la Soie Maritime du 21ème siècle » en les présentant comme la résurrection des « Routes de la Soie » mythiques, qui mènera à un nouvel âge d’or de l’échange commercial et culturel. Pour cela, l’Association Bouddhiste de Chine s’appuie sur un récit de développement réciproque selon lequel le bouddhisme s’est répandu à travers le monde grâce aux Routes de la Soie qui, de même, se sont étendues de façon pacifique grâce à la propagation de la pensée bouddhiste [9].
Ainsi, les acteur.es bouddhistes chinois sont encouragés par le PCC à diffuser un « sens partagé du passé, du présent, et du futur » [10] qui légitime la politique étrangère chinoise auprès des communautés bouddhistes de l’Indo-Pacifique, parmi lesquelles se trouvent des dirigeants politiques qui pourront amener leur gouvernement respectif à aligner leur politique sur celle du régime chinois. C’est d’ailleurs là tout l’intérêt d’avoir recours à une forme de diplomatie bouddhiste dans des pays où les liens entre l’État, la nation et le bouddhisme sont très étroits.