Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

La diplomatie bouddhiste chinoise au service des défis géopolitiques en Indo-Pacifique

lundi 30 juin 2025, par Maï-Lan Thaler

En décembre 2024, la Chine organise la neuvième « Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine », une rencontre internationale à laquelle sont invitées des grandes figures du bouddhisme, ainsi que des responsables politiques, pour promouvoir la paix et la coopération dans l’espace dit de la « Mer Méridionale de Chine » [1]. Cet évènement fait partie d’une politique de « diplomatie bouddhiste » qui contribue à diffuser des « récits stratégiques » sur la politique étrangère chinoise visant l’Indo-Pacifique.

Source : https://thehimalayantimes.com/nepal/2018-south-china-sea-buddhism-shenzhen-roundtable-opens-in-shenzhen

Au lancement de la Table Ronde, plusieurs responsables chinois sont présents, dont Chen Ruifeng qui participe aux discours d’inauguration [2]. Celui-ci est le directeur adjoint du Département de Travail de Front Uni (DTFU), un organe de contrôle et d’influence du Parti Communiste de Chine (PCC), et le directeur de l’Administration Nationale pour les Affaires Religieuses, grâce à laquelle le Parti régit les affaires religieuses chinoises depuis son absorption par le DTFU en 2018 [3]. Or, encore à ce jour, le PCC se dit athéiste. Il a certes revisité sa vision de la religion au fil des décennies, mais il défend toujours la disparition de la religion avec l’avènement d’une société pleinement socaliste et continue d’interdire à ses membres de pratiquer toute religion soit elle. En outre, le Parti mène une politique religieuse très répressive envers certaines communautés, parfois de façon extrêmement violente. Il y a donc un certain paradoxe à ce qu’un de ses responsables haut-placés comme Chen Ruifeng joue un rôle si actif dans l’évènement à caractère religieux qu’est la Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine.

En réalité, derrière ce paradoxe se cache une véritable politique de « diplomatie bouddhiste », c’est-à-dire une politique d’instrumentalisation du bouddhisme à des fins diplomatiques, menée par le régime chinois dans le but d’étendre son influence à l’étranger, en amenant les publics ciblés à agir dans le sens des intérêts du Parti Communiste de Chine. Cela comprend d’une part, les processus par lesquels les autorités politiques chinoises autorisent, soutiennent, élaborent, organisent, participent à des activités touchant au bouddhisme, et d’autre part, tout un travail de communication sur ces activités. Dit autrement, c’est une stratégie par laquelle le PCC et le gouvernement chinois se servent des ressources bouddhistes pour créer et resserrer leurs liens avec des publics à l’étranger.

Comme l’ont montré plusieurs chercheurs [4], cette stratégie est déployée à travers le monde. En même temps, elle est particulièrement présente dans l’Indo-Pacifique, d’une part parce que c’est là que se trouve la très grande majorité de la population bouddhiste et d’autre part parce que c’est dans cette région que se jouent des enjeux touchant à ce que le PCC considère comme ses intérêts vitaux. L’instrumentalisation diplomatique du bouddhisme n’est pas nouvelle en Chine, mais elle s’est amplifiée sous Xi Jinping, qui cherche notamment à répondre aux tentatives de Modi d’utiliser lui aussi le bouddhisme pour étendre l’influence de l’Inde à travers la région [5]. Dans le cas de la Chine, le recours à cette stratégie répond surtout d’un problème d’image. En effet, les perceptions négatives à l’encontre du régime chinois, qui sont très répandues, affectent sa capacité à agir sur la scène internationale, en créant un déficit de confiance ou un sentiment de divergence d’intérêts de la part des autres États.

Le bouddhisme, quant à lui, est largement perçu comme une religion pacifiste. Il est aussi un pilier d’identité pour plusieurs nations de l’Indo-Pacifique. Dans ce contexte, il fait sens pour le Parti de passer par des acteurs bouddhistes pour essayer de changer les perceptions en sa faveur et donner une bonne image de la Chine. En fait, la diplomatie bouddhiste chinoise consiste en grande partie à diffuser des « récits stratégiques » sur la politique étrangère chinoise, c’est-à-dire à « construire un sens partagé du passé, du présent, et du futur de la politique internationale pour façonner le comportement d’acteur.es domestiques et internationaux » [6] et les amener à s’aligner sur les intérêts du Parti.

En ce qui concerne l’Indo-Pacifique, cette politique sert à promouvoir trois récits stratégiques liés à des enjeux géopolitiques majeurs. Premièrement, il s’agit de faire accepter aux populations et aux États de la région que l’île de Taïwan fait partie du territoire national de la République Populaire de Chine. En plus de réciter le discours officiel à l’étranger sur la souveraineté chinoise à Taïwan, les institutions bouddhistes chinoises, menées par l’Association Bouddhiste de Chine [7], travaillent à renforcer le sentiment d’appartenance à la nation chinoise auprès de la population taïwanaise [8]. Leur argumentaire repose principalement sur le fait que les deux peuples partagent la même culture bouddhiste, qui est originaire de Chine. Deuxièmement, la diplomatie bouddhiste sert à propager le récit qui légitime les revendications territoriales maritimes de la RPC. Cela consiste d’une part à normaliser le terme même de « Mer Méridionale de Chine », et d’autre part à convaincre les communautés étrangères que la Chine est dévouée à la résolution pacifique des disputes territoriales, ce qui est d’ailleurs tout le but de la « Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine ». Troisièmement, les institutions bouddhistes chinoises ont désormais pour mission de promouvoir la « Belt and Road Initiative » et de la « Route de la Soie Maritime du 21ème siècle » en les présentant comme la résurrection des « Routes de la Soie » mythiques, qui mènera à un nouvel âge d’or de l’échange commercial et culturel. Pour cela, l’Association Bouddhiste de Chine s’appuie sur un récit de développement réciproque selon lequel le bouddhisme s’est répandu à travers le monde grâce aux Routes de la Soie qui, de même, se sont étendues de façon pacifique grâce à la propagation de la pensée bouddhiste [9].

Ainsi, les acteur.es bouddhistes chinois sont encouragés par le PCC à diffuser un « sens partagé du passé, du présent, et du futur » [10] qui légitime la politique étrangère chinoise auprès des communautés bouddhistes de l’Indo-Pacifique, parmi lesquelles se trouvent des dirigeants politiques qui pourront amener leur gouvernement respectif à aligner leur politique sur celle du régime chinois. C’est d’ailleurs là tout l’intérêt d’avoir recours à une forme de diplomatie bouddhiste dans des pays où les liens entre l’État, la nation et le bouddhisme sont très étroits.


[1« La 9ème Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine a été lancée à Bangkok et le sous-forum sur l’éducation s’est tenu le même jour (第九届南海佛教圆桌会在曼谷启动 教育分论坛同日举行) », Département du Travail de Front Uni de la Municipalité de Shenzhen, 9 décembre 2024, https://tzb.sz.gov.cn/xwzx/gzdt/content/post_1450262.html

[2« Lancement de la Table Ronde Bouddhiste de la Mer Méridionale de Chine à Bangkok (2024南海佛教圆桌会在曼谷启动) », Phoenix Media, publié le 7 décembre 2024, https://fo.ifeng.com/c/8f7AzBnBKxw

[3Joske, Alex, 2019. « Reorganizing the United Front Work Department : new structures for a new era of diaspora and religious affairs work. » China Brief 19(9) : 6-13 ; Groot, Gerry, 2018. « The Rise and Rise of the United Front Work Department under Xi. » China Brief, 18(7) : 14-16 ; Chang, Kuei-min, 2018. « New Wine in Old Bottles : Sinicisation and State Regulation of Religion in China. » China Perspectives, 1-2(113) : 37-44.

[4On peut citer les travaux de Chung, Chien-peng, 2022. « China’s Buddhist diplomacy under Xi Jinping : A preliminary investigation. » East Asia, 39 : 1-20 ; Ashiwa, Yoshiko, et David L. Wank, 2020 ;« The Chinese State’s Global Promotion of Buddhism. » Berkeley Center for Religion, Peace & World Affairs/Brookings Institution 11 novembre ; Angelskår, Trine, 2013. « China’s Buddhist diplomacy. » Report of the Norwegian Peacebuilding Resource Centre ; et Zhang, Juyan, 2012. « Buddhist Diplomacy : History and status quo. » CPD Perspective, 7 : 5-62.

[5Scott, David, 2016. « Buddhism in current China-India diplomacy. » Journal of Current Chinese Affairs 45(3) : 139-174 ; Pallapothu, Vaishnavi, 2021. « Dharma Diplomacy : Buddhism in India and China. » KW Publishers.

[6Miskimmon, Alister, Ben O’loughlin, et Laura Roselle, 2017. Forging the world : Strategic narratives and international relations. University of Michigan press, p. 6.

[7L’Association Bouddhiste de Chine fait partie des cinq « associations patriotiques religieuses » qui représentent les cinq religions reconnues et autorisées par l’État chinois, soit le bouddhisme, le taoïsme, le catholicisme, le protestantisme et l’islam. Dans les faits, ces associations ont plutôt tendance à défendre les intérêts des autorités politiques auprès de leurs communautés religieuses. Plus exactement, le PCC passe par elles pour surveiller, contrôler et réguler les activités religieuses en Chine.

[8Un épisode marquant a été le processus de « réunification symbolique » des deux parties d’une statue de Bouddha originaire du temple Youju (Hebei, RPC) dont la tête avait été offerte au défunt leader de l’organisation bouddhiste taïwanaise Fo Guang Shan (maître Hsing Yun) par deux de ses fidèles, qui a ensuite été remise au Musée Provincial du Hebei sous l’autorité de l’Administration d’État pour l’Héritage Culturel de la République Populaire de Chine. Voir « La relation entre la tête du Bouddha du temple Youju et Fo Guang Shan (幽居寺佛首與佛光山的因緣) », Fo Guang Shan, consulté dernièrement le 13 juin 2024 ; « La statue du Bouddha Sakyamuni de la dynastie Qi du Nord a été réunie avec son corps et sa tête à Taiwan. Maître Hsing Yun a écrit un couplet (北齐释迦牟尼佛像在台湾身首合璧 星云大师写对联) », China News, 23 mai 2015, https://www.chinanews.com.cn/cul/2015/05-23/7296446.shtml

[9On en voit un exemple dans le discours de l’ancien président de l’ABC, maître Xuecheng, lors du « Séminaire Belt and Road organisé par le temple Po Lin (Hong Kong) en juin 2017, voir, prononcé lors du , voir aussi Xuecheng, « Les Empreintes Spirituelles du Bouddhisme et la Construction d’une Civilisation de Nouveau Monde le long de la Route et de la Ceinture », Voice of Longquan, 29 juin 2017, http://eng.longquanzs.org/xuecheng/writings/76775.htm. Pour aller plus loin, voir Thaler, Maï-Lan, 2021. « Les Nouvelles Routes de la Soie : instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste dans la construction d’un récit stratégique », Regards géopolitiques, 7(2) : 50-64.

[10Miskimmon, Ben O’loughlin, Roselle, Forging the world : Strategic narratives and international relations, p. 6.

Étudiante en doctorat d’études politiques à l’Université d’Ottawa, Maï-Lan Thaler s’intéresse à la relation entre l’autorité politique et les institutions bouddhistes en Chine. Après un mémoire sur l'institutionnalisation du bouddhisme en République Populaire de Chine depuis les années 1980, dans le cadre du master ASIOC (Institut d’Études Politiques de Lyon et ENS Lyon), elle s’est tournée vers les relations internationales pour s’intéresser à l’émergence d’une diplomatie bouddhiste chinoise, élaborée dans le cadre de la politique de Front Uni du Parti Communiste de Chine, sous le gouvernement du président Xi Jinping.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.