
Exemple d’un programme français d’enseignement de l’histoire au début du XXᵉ siècle : Plan d’études, programmes de l’enseignement secondaire, Vuibert et Nony éditeurs, Paris, 1905 ; conservé au Musée national de l’Éducation, Rouen (France).
Les premiers manuels modernes d’histoire en Iran furent élaborés à partir de traductions d’ouvrages français, notamment d’un manuel de Charles Seignobos [6]. Comme plusieurs représentants de l’élite académique de son époque, Seignobos promouvait une étude positiviste ou factuelle de l’histoire et rejetait une conception patriotique de son enseignement, qu’il considérait comme une déformation du passé contraire aux exigences scientifiques de la discipline [7]. La sélection des manuels n’était manifestement pas fortuite et s’inscrivait dans une orientation libérale de l’enseignement à l’École des sciences politiques, comme l’illustre le choix du manuel de Seignobos [8]. Ernest Lavisse, figure de la formation de l’identité nationale sous la Troisième République après la défaite face à la Prusse [9], retint également l’attention des intellectuels iraniens : son ouvrage fut traduit pour l’enseignement de l’histoire [10].

Un manuel d’histoire traduit de l’ouvrage de Charles Seignobos en 1899 ; conservé à la Bibliothèque nationale d’Iran.
Par la suite, les manuels d’histoire furent progressivement traduits et adaptés. Après la Révolution constitutionnelle de 1906 et les transformations politiques des années 1920, marquées notamment par le coup d’État de 1921 et l’instauration d’une nouvelle monarchie en 1925, l’Iran connut une relative stabilité politique. Dès lors, les relations culturelles avec la France se renforcèrent progressivement [11], tandis que l’État entreprit de manière plus systématique la construction d’un récit national à travers l’enseignement de l’histoire. C’est dans ce contexte que la Komīsiyun maʿarif (Commission de l’Instruction publique) fut créée en novembre 1923 afin de développer l’instruction publique [12]. Dans le cadre, des ouvrages français, notamment ceux d’Albert Malet et de Jules Isaac [13], enseignants de lycées parisiens prestigieux [14], furent traduits en persan. Les intellectuels iraniens se familiarisèrent alors avec les nouvelles méthodes de l’historiographie scolaire et les adaptèrent au contexte iranien.
Pour comprendre les méthodes historiographiques et pédagogiques françaises que les intellectuels iraniens découvrirent progressivement, il convient de rappeler brièvement l’évolution de l’enseignement de l’histoire en France. Au début du XXᵉ siècle, l’enseignement de l’histoire demeurait largement marqué par une historiographie positiviste, fondée sur la transmission de savoirs considérés comme établis. À partir des années 1930, l’enseignement de l’histoire s’orienta progressivement vers des pratiques plus actives, invitant les élèves à analyser les traces du passé [15]. En Iran, au cours des années 1930, l’enseignement de l’histoire atteignit une certaine cohérence : les programmes furent réorganisés par une adaptation systématique du modèle français aux besoins politiques du moment et placés sous la supervision d’historiens iraniens du ministère de l’Instruction publique chargés de rédiger des manuels scolaires unifiés et nationaux [16]. Peu à peu, l’enseignement de l’histoire se stabilisa comme un projet étatique visant à former des citoyens patriotes conscients de leur passé et à préserver le patrimoine culturel et historique de l’Iran.
Au cours de cette même décennie, l’élaboration d’un récit historique fondé sur les faits, l’impartialité, le rejet des partis pris et l’importance accordée à l’histoire de la civilisation figuraient parmi les principaux principes défendus par une partie influente des élites éducatives et intellectuelles iraniennes [17]. Cependant, les divergences d’opinion quant au style et à la méthode de rédaction de l’histoire à l’échelle scolaire, ainsi que diverses difficultés connexes, provoquèrent des tensions et des obstacles dans le processus d’élaboration de ces manuels. Avec l’occupation de l’Iran par les Alliés en 1941, alors même que le gouvernement iranien avait déclaré la neutralité du pays au début de la Seconde Guerre mondiale, ce projet demeura inachevé. Toutefois, avec le recul de plusieurs décennies et à la lumière des événements ultérieurs, on peut affirmer qu’il a néanmoins jeté les bases de l’émergence d’une nouvelle compréhension du pays et de l’identité nationale dans l’Iran contemporain.
