Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Les Philippines dans l’œil du typhon, ou comment sortir d’un imaginaire de la crise

jeudi 23 juillet 2026, par Antoine Laugrand

Au Canada, les Philippines apparaissent surtout à travers les images des catastrophes, des conflits et de l’insécurité. Ce cadrage oriente la production scientifique, les décisions politiques, la coopération économique, la mobilité des étudiants, et la capacité du Canada à construire des partenariats durables dans un pays dont la culture, les ressources, et la coopération pourraient s’avérer centrales pour la stratégie canadienne dans l’Indo-Pacifique.

Un pays réduit à la catastrophe

Dans les médias canadiens, les Philippines reviennent surtout au rythme des catastrophes : typhons, volcans, guerre, rébellions et terrorisme. Un dépouillement de 280 articles publiés par Radio-Canada entre janvier 2014 et avril 2026 indique que 77 % d’entre eux associent l’archipel à la violence ou à la crise [1]. Cette répétition finit par imposer une grille de lecture presque exclusive. Les Philippines deviennent un territoire sinistré ou d’insécurité, beaucoup plus qu’un espace social, politique et intellectuel à part entière.

Deux registres dominent. Le premier est environnemental : morts, déplacés, disparus, destructions. Le second est sécuritaire : enlèvements, criminalité urbaine, terrorisme dans le sud de Mindanao, tensions en mer de Chine méridionale. Ces cadrages ne sont pas faux, mais leur omniprésence écrase presque tout le reste : la vie ordinaire, la diversité ethnolinguistique, les innovations scientifiques, et les mobilisations sociales.

L’effet dépasse le champ journalistique. Il se retrouve dans les avis aux voyageurs d’Affaires mondiales Canada, qui recommandent de faire preuve d’une « grande prudence » et, pour certaines régions, d’« éviter tout voyage » [2]. Il pèse aussi sur la connaissance produite au Canada. Malgré l’une des diasporas les plus importantes du pays et une contribution majeure aux secteurs du soin, les Philippines demeurent relativement peu étudiées dans le milieu académique canadien.

Ce que le récit occulte

L’archipel compte plus de 7 000 îles, environ 117 millions d’habitants, près de 200 langues et entre 110 et 175 groupes ethnolinguistiques. Ancienne colonie espagnole puis américaine, il est régi depuis 1987 par un système démocratique traversé par de puissantes dynasties régionales. Sa vie politique ne se réduit donc ni à l’instabilité ni à l’alignement géopolitique : elle est travaillée par des rivalités internes, des héritages coloniaux et des recompositions constantes.

Les Philippines figurent aussi parmi les rares pays mégadivers de la planète. Plus de 52 000 espèces vivantes y sont recensées, dont une part très importante est endémique. Le sous-sol philippin concentre en outre du nickel, du cuivre, du cobalt et de l’or, soit plusieurs des minéraux critiques identifiés par la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique [3]. Or ces ressources recoupent largement des territoires autochtones, ce qui place au cœur des enjeux extractifs et environnementaux des populations souvent invisibilisées dans les récits dominants.

L’Indigenous Peoples’ Rights Act (IPRA, 1997) reconnaît des domaines ancestraux qui couvrent déjà près de 20 % de la superficie du pays et pourraient atteindre 30 % si l’ensemble des groupes obtenaient une reconnaissance [4]. Les terrains ethnographiques de l’auteur conduits depuis 2015 chez les Blaan, les Ibaloy, les Alangan et les Ayta [5] montrent des conceptions de la terre, des ressources et du vivant qui ne se laissent pas réduire à la propriété, ni à la seule conservation. Dans nombre de ces sociétés, humains, ancêtres, esprits et autres êtres cohabitent dans des rapports d’obligation, d’échange et d’équilibre. La crise environnementale philippine n’est donc pas seulement matérielle. Elle tient aussi à une difficulté de traduction : les politiques publiques et internationales projettent sur ces mondes des catégories importées, comme celle de « gardiens de la nature », qui saisissent mal leurs valeurs, leurs pratiques et leurs revendications.

Offrandes faites aux ancêtres, rituel chez les Ibaloy de Loacan (Benguet). Source : Photo de l’auteur, 2020.

Carte des Philippines répertoriant les Certificats de titres de domaines ancestraux (en orange) reconnus par l’État. Source : landmarkmap.org/map.

Le coût politique d’un imaginaire pauvre

Cette réduction des Philippines au registre de la crise est d’autant plus problématique que l’archipel occupe une position stratégique majeure. Manille est l’un des acteurs les plus actifs face aux revendications maritimes de Pékin en mer de Chine méridionale. Le pays est lié aux États-Unis par un traité de défense, engagé dans des partenariats étroits avec le Japon, l’Australie, la Corée du Sud et le Vietnam, et membre fondateur de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Il constitue aussi, pour le Canada, un partenaire particulièrement accessible : l’anglais y est langue officielle et la diaspora philippine y est solidement implantée.

Or un imaginaire dominé par la catastrophe freine précisément le développement de relations diplomatiques, économiques et sociales. Il décourage les mobilités étudiantes, réduit l’attention portée aux réalités locales et contribue à la faiblesse relative des chaires, bourses et programmes d’échange consacrés à l’Asie du Sud-Est. Il limite aussi la capacité du Canada à penser les Philippines autrement que comme un terrain d’urgence, alors même que l’archipel pourrait devenir un partenaire d’échange important.

L’enjeu n’est pas de substituer une image positive à une image négative. Il est de reconnaître les Philippines comme un espace complexe, traversé par des enjeux qui touchent au plus près les intérêts canadiens. Produire d’autres récits, soutenir davantage les échanges universitaires et accorder plus de place aux réalités sociales, culturelles et économiques de l’archipel constituent une condition minimale pour élaborer une politique indo-pacifique cohérente. Tant que l’Asie du Sud-Est continuera d’être racontée par ses crises, elle ne pourra pas être pensée comme un partenaire durable.

Le territoire ancestral des Blaan de Mindanao. Source : photo de l’auteur, 2018.


[1Analyse de corpus menée par l’auteur, dépouillement systématique des articles publiés par Radio-Canada mentionnant les Philippines entre janvier 2014 et avril 2026 (n=280).

[2Affaires mondiales Canada, « Conseils aux voyageurs – Philippines ». En ligne. https://voyage.gc.ca/destinations/philippines (page consultée en avril 2026).

[3Gouvernement du Canada, 2022. Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. Ottawa : Affaires mondiales Canada.

[4République des Philippines, 1997. Republic Act No. 8371, The Indigenous Peoples’ Rights Act. Manille : Congress of the Philippines.

[5Terrains ethnographiques conduits par l’auteur aux Philippines (2015-2025) chez les Blaan (Mindanao), les Ibaloy (Cordillère), les Alangan (Mindoro) et les Ayta (Luzon).

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