Une amitié de longue date et des relations solides
La Chine et le Cambodge entretiennent une amitié de longue date qui remonte à l’ère pré-moderne. Les deux pays partagent des liens historiques, culturels et économiques étroits. Cependant, cette amitié s’est renforcée ces dernières années, en grande partie en raison de la politique étrangère de la Chine envers l’Asie du Sud-Est. Depuis les années 2000, la Chine a investi massivement dans des projets d’infrastructure et de développement au Cambodge, ce qui a contribué à renforcer les liens économiques et politiques entre les deux pays. Les investissements chinois au Cambodge ont été facilités par une profonde confiance politique mutuelle, des conditions macroéconomiques stables, un accès au marché et le faible coût de la main-d’œuvre [1]. Ces investissements ont été soutenus par une diplomatie publique chinoise active, qui a cherché à renforcer les relations bilatérales et à promouvoir une image positive de la Chine au Cambodge, comme il a été possible de le constater avec la récente rencontre entre les deux Premiers ministres respectifs, lors de laquelle Xi Jinping déclara que la Chine soutient fermement le Cambodge dans la sauvegarde de sa souveraineté et de sa sécurité nationale, dans la progression constante des principaux programmes politiques nationaux et du développement économique et social, et s’oppose résolument à l’ingérence de forces extérieures dans les affaires intérieures du Cambodge [2]. En retour, le gouvernement cambodgien a soutenu la politique étrangère chinoise, notamment en s’abstenant de voter en faveur de résolutions critiques à l’égard de la Chine aux Nations Unies et en accueillant des responsables chinois en visite officielle. Par exemple, en 2019, le Cambodge a soutenu une déclaration de la Chine contre les « ingérences extérieures » dans les affaires de Hong Kong, où des manifestations avaient lieu depuis plusieurs mois. Le Cambodge a déclaré que la situation à Hong Kong était une question interne à la Chine et qu’elle soutenait les mesures prises par le gouvernement chinois pour maintenir la stabilité et l’ordre [3].
Le Cambodge inaugure le stade national Morodok Techno, financé par la Chine (2021)
Une emprise qui s’est intensifiée
Ces dernières années, on observe une intensification de l’emprise de la Chine sur le Cambodge, en particulier dans les domaines économique et politique. Sur le plan économique, la Chine est devenue le principal partenaire commercial et le plus grand investisseur étranger au Cambodge. Les entreprises chinoises ont investi massivement dans des projets d’infrastructure tels que des autoroutes, des ponts, des centrales électriques, des aéroports et des ports maritimes. Selon les statistiques du ministère du Commerce de la République populaire de Chine (MOFCOM) et la base de données Heritage (infra), les entreprises chinoises y auraient réalisé pour 19 milliards de dollars de contrats entre 2005 et 2013 [4]. Cela a permis de moderniser les infrastructures cambodgiennes, mais a également créé une forte dépendance économique envers la Chine. Par ailleurs, la Chine a signé avec le Cambodge un accord de libre-échange qui facilite les échanges commerciaux entre les deux pays : cet accord, datant de fin 2020, couvre des secteurs tels que le commerce, le tourisme et l’agriculture, dans le cadre duquel les pays s’offriront une exemption des taxes sur leurs importations mutuelles [5]. La Chine a d’ailleurs investi environ 1 milliard de dollars US par an au Cambodge, ce qui en fait le premier investisseur direct étranger du pays [6]. Sur le plan politique, la Chine a renforcé ses relations avec le Cambodge en multipliant les visites de haut niveau et en fournissant un soutien diplomatique à son gouvernement. Le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, a régulièrement exprimé sa gratitude envers la Chine pour son aide et son soutien.
Il convient également de noter que l’intensification de l’emprise de la Chine sur le Cambodge est liée à des facteurs internes au pays, tels que l’absence d’une opposition politique forte, une presse soumise, un système judiciaire défaillant et une corruption endémique [7]. Ces facteurs ont facilité l’implantation de la Chine au Cambodge, mais ont également limité la capacité du pays à protéger ses intérêts nationaux et ses droits fondamentaux.
Des activistes déguisés en Avatars pour protester contre la destruction de la forêt de Prey Lang. Photographie réalisée par le réseau « Prey Lang : It’s Our Forest too ».
Des perspectives de s’en sortir ?
L’emprise croissante de la Chine sur le Cambodge est un sujet de préoccupation pour certains observateurs, qui craignent que cela ne mette en danger la souveraineté et l’indépendance du pays, à l’image de l’Indonésie, la Malaisie ou le Sri Lanka qui se retrouvent, pour certains experts, dans une « debt trap diplomacy » dans une certaine mesure [8]. Par exemple, l’Indonésie doit plus de 22 milliards de dollars aux prêteurs chinois pour le financement de projets tels que le train à grande vitesse Jakarta-Bandung [9]. Le Cambodge pourrait se sauver de cela en diversifiant ses relations au niveau international. Le gouvernement cambodgien pourrait encourager les investissements étrangers de pays autres que la Chine, tout en développant des partenariats économiques et politiques avec d’autres pays de la région et du monde. Plusieurs possibilités pourraient sortir le Cambodge de ce potentiel danger. Le Cambodge pourrait veiller à ce que les projets chinois soient soumis à une évaluation environnementale et sociale rigoureuse : depuis l’année dernière, une nouvelle génération de défenseurs de l’environnement se mobilise dans le pays [10], étant donné qu’il n’est pas sans surprise que le développement chinois a causé au Cambodge des dommages environnementaux graves [11]. Dans cette même lignée, le Cambodge pourrait renforcer ses institutions démocratiques, notamment son système judiciaire et son Assemblée nationale, pour mieux protéger les intérêts nationaux du pays, étant donné que le pays souffre d’un système judiciaire politisé et corrompu [12] ce qui le fragilise davantage.
Cependant, des facteurs politiques internes font en sorte que le Cambodge est encore aussi attaché à la Chine et rend des perspectives de sortie de cette emprise difficilement envisageable. Le gouvernement cambodgien fait preuve d’une répression politique en harcelant durement les journalistes, activistes et défenseurs des droits de l’homme [13] ce qui rend difficile un renforcement de la société civile. En outre, le Cambodge souffre d’un manque accru d’indépendance judiciaire, les décisions étant souvent influencées par des intérêts politiques [14]. De plus, la corruption est un problème généralisé dans la société cambodgienne et est présente à tous les niveaux de la société, y compris dans les secteurs public et privé [15].
Finalement, il semble que le gouvernement cambodgien soit encore beaucoup trop attaché à la Chine pour se défaire de cette emprise : le Premier ministre cambodgien Hun Sen déclarait en 2021 : « Si je ne compte pas sur la Chine, sur qui vais-je compter ? » [16] ce qui montre bien des relations trop fortes pour envisager plus d’indépendance pour le pays dans un futur proche.
Légende de la vignette : Xi Jinping rencontre le Premier ministre cambodgien Hun Sen