Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le métier d’escorteur au XIXe siècle en Chine du Nord : de la protection des caravanes des marchands du Shanxi aux convois des premières banques du pays

dimanche 1er octobre 2017, par Laurent Chircop-Reyes

La protection de convois marchands, baobiao 保镖 (« protéger la marchandise »), était une activité exercée, au cours de la dynastie Qing (1644-1912) en Chine du Nord, par des groupes détenteurs d’un savoir-faire martial et issus de la classe paysanne [1]. La nature de ce métier consistait, principalement, en la protection et au transport des convois marchands des négociants de la province du Shanxi, les Jinshang 晋商. Ces derniers, fréquemment victimes du brigandage sévissant dans les régions désertes et isolées de cette partie de la Chine, sollicitèrent les services de protection de maîtres d’armes locaux. L’interaction entre ces deux classes sociales fit alors émerger un nouveau corps de métier, ainsi que la création, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, des premières biaoju 镖局, les « compagnies d’escorte » privées.

L’activité d’escorte existait toutefois de manière informelle bien avant l’apparition historique des compagnies privées. Des amateurs de l’art martial s’improvisaient escorteur en vendant leurs services de protection rudimentaire aux négociants de passages dans les auberges [2]. Cependant, plutôt que d’engager des adeptes itinérants à la réputation ignorée, la classe marchande devait accorder davantage de crédit aux maîtres se réclamant d’une filiation martiale socialement reconnue. C’est ainsi que le rapprochement entre marchands du Shanxi et maîtres d’armes locaux renommés initia la formation des biaoshi 镖师, les « maîtres-escortes », et structura, de ce fait, formellement le métier d’escorteur. Les maîtres-escortes revendiquaient l’appartenance à une lignée précise remontant à un maître fondateur, à qui ils attribuaient la création des techniques martiales mises en œuvre dans leur profession. Le processus de transmission intra-lignager – basé sur la relation maître-disciple – devait ainsi légitimer, de par sa continuité diachronique, l’authenticité de leur savoir-faire, lequel s’organisait autour d’un ensemble de techniques, c’est-à-dire d’actes traditionnellement tenus pour efficaces [3].

Chronologiquement, l’activité d’escorteur se distingue donc en fonction de sa nature d’abord informelle puis formelle [4] ; une distinction qui s’explique par une évolution du professionnalisme à l’œuvre lors des transports, ainsi que par le degré de coopération engagée par la classe marchande et les escorteurs. En effet, les premières formes d’escorte avaient un champ d’action spatial et matériel limité : leurs services relevaient surtout de la protection rapprochée occasionnelle, et le transport de lourdes marchandises sur de longues distances dépassait bien souvent leur cadre organisationnel. La création des compagnies d’escorte permit, en revanche, de structurer la profession, et notamment de permettre à ce que la valeur marchande du savoir-faire que les maîtres-escortes mettaient en œuvre dans la protection des caravanes augmente parallèlement avec l’évolution de leur statut social.

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Des voyageurs et leur chameau sur les routes marchandes de Chine du Nord, XIXe siècle. Source : collection de Stephan Lowentheil. Voir lien : http://time.com/4684239/early-chinese-photography/
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Carte des principales routes commerciales des marchands du Shanxi, notamment la route du thé de Chine du Nord jusqu’en Russie en passant par Kiakhta. Source : Liu Jiansheng 刘建生 (dir.), 2014. Biaoxing sihai 镖行四海 (« Quand les escorteurs sillonnaient la Chine »). Taiyuan : Shanxi jiaoyu, 62.

Néanmoins, rares étaient les situations dans lesquelles les maîtres-escortes mettaient réellement en pratique leur art défensif : l’effort de pacification des rapports sociaux entrepris par les escorteurs avec les brigands garantissait effectivement la sûreté des voyages commerciaux [5]. Davantage dissuasives qu’appliquées, les compétences martiales des maîtres-escortes favorisaient les négociations du « droit » de passage des caravanes, lesquelles permettaient la bonne circulation des biens et assuraient une sécurité aux négociants. Ces moyens d’échanges pacifiques devaient ainsi favoriser le dynamisme des activités marchandes et augmenter la nature lucrative de celles-ci [6]. L’interaction des trois groupes marchands/escorteurs/brigands, construite sur un enjeu d’intérêts, se décrit alors comme un champ de forces au sein duquel les agents engagés ne peuvent garantir leur existence qu’au travers d’un travail collectif d’entente [7]. En outre, la sécurisation de ces convois, lesquels recouvraient un vaste réseau de routes marchandes reliées entre elles par d’importants carrefours commerciaux, devait en retour contribuer de manière significative au développement économique des provinces concernées par ce trafic [8]. Pour les maîtres-escortes, à l’origine issus de la classe paysanne, cette nouvelle activité professionnelle – communément appelée zoubiao 走镖 (« accompagner [à pieds] la marchandise ») –, s’avérait particulièrement rémunératrice tout autant qu’elle constituait un moyen de reconnaissance et d’ascension sociale [9].

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Marchands du Shanxi de Pingyao, fin XIXe siècle. Source : Musée de la maison de Lei Lütai 雷履泰 (1770-1849), fondateur des premiers comptoirs (banques) d’échanges monétaires de Chine.
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Carte des comptoirs d’échanges et leurs succursales sur le territoire chinois au cours de la dynastie Qing. Source : Huang Jianhui 黄鉴晖 (dir.). Shanxi piaohao shiliao 山西票号史料 (« Documents historiques des comptoirs d’échanges du Shanxi »). Taiyuan : Shanxi jingji, 1281.

Mais devant la quantité de taels (lingots d’argent) à transporter pour répondre à la demande du marché, les négociants ne devaient pas tarder à revoir leur système de transaction commerciale pour en tirer le meilleur profit : c’est ainsi que naquirent, au cours de l’année 1824, les piaohao 票号 (litt. « comptoir de mandats »), considérés comme les premières banques privées de Chine. Avant les comptoirs d’échanges, les seules structures basées sur un système d’allocation de crédit ou de remise d’argent sur présentation d’un mandat, étaient les « réserves de change monétaire » étatiques, regroupées sous l’appellation des piaozhuang 票庄. Ces dernières, dont les transferts d’argent étaient à la charge du gouvernement et escortés par l’armée impériale, n’existaient cependant que dans les chefs-lieux des provinces, et toutes les autres villes fortifiées de remparts en étaient dépourvues. Pour approvisionner en taels les comptoirs, les escorteurs convoyaient en moyenne trois à quatre fois par an – un convoi durant en générale trois mois. Marchands et escorteurs entretenant une relation basée sur un rapport de confiance mutuelle, les justificatifs de livraison des biens n’étaient pas réclamés par ces derniers et leur rémunération s’effectuait une fois par an, soit au premier mois de l’année lunaire [10]. À la fin du XIXe siècle, le métier d’escorteur se spécialisait en six secteurs distincts : l’escorte postier ou l’escorte de lettres, xinbiao 信镖 ; l’escorte de mandat, piaobiao 票镖 ; l’escorte d’argent (tael), yinbiao 银镖 ; l’escorte de vivres, liangbiao 粮镖 ; l’escorte de biens matériels ou de marchandises diverses, wubiao 物镖 ; l’escorte à la personne, renshenbiao 人身镖.

L’arrivée des chemins de fer, mais aussi et surtout la périclitation des activités marchandes entraîna la désuétude du métier d’escorteur, lequel déboucha sur celui d’« escorte sédentaire à résidence » appelé zuobiao 坐镖 ou encore kanjia huyuan 看家护院. La profession prendra définitivement fin au cours de la période républicaine (1912-1949). Aujourd’hui, ce métier d’escorteur a disparu, mais les pratiques martiales des maîtres-escortes, bien que sous des formes certainement différentes de l’époque, continuent de se transmettre, notamment à Taigu, Qixian, Pingyao et Yuci [11].

Crédits (photo de couverture) : Un escorteur et son cheval au début du XXe siècle. Chine du Nord. Source : Musée des compagnies d’escorte de Pingyao, province du Shanxi.


[1Chircop-Reyes, Laurent, 2016. « Maîtres de boxe et négociants du XIXe siècle en Chine du Nord : les compagnies d’escorte au service des marchands du Shanxi » in Les chroniques du wulin. https://wulin.hypotheses.org/234.

[2Li Shaochen 李尧臣, Li Yichen 李宜琛, 1981. « Baobiao shenghuo 保镖生活 » [« La vie d’un escorteur »] in Wenshi ziliao xuanji 75. Beijing : Wenshi ziliao, 231.

[3Souligné par Loïc Wacquant dans son étude ethnographique sur le pugilisme. Voir Wacquant, Loïc, (2000) 2002. Corps et âme. Marseille : Agone, 61. Voir également Mauss, Marcel, (1936) 1950. « Les techniques du corps », in Sociologie et anthropologie. Paris : Presses universitaires de France, 368-369.

[4Cette formule rejoint ici la définition de Jean-Marc de Grave selon laquelle la dimension formelle implique une volonté de rationaliser le savoir ou le savoir-faire en vue de systématiser sa transmission. Les compagnies d’escorte étant, effectivement, structurées autour de la transmission d’un savoir-faire garantissant l’efficacité des services de protection mise en œuvre. Voir de Grave, Jean-Marc, 2012. Dimensions formelle et non formelle de l’éducation en Asie orientale. Socialisation et rapport au contenu d’apprentissage. Aix-en-Provence : Presses Universitaires de Provence, 31.

[5Escorteurs et brigands devaient, en effet, entretenir une relation amicale davantage qu’une relation conflictuelle, et ce à travers notamment la mise en pratique d’une compétence communicationnelle organisée autour d’un jargon appelé heihua 黑话 (la « langue noire » ou le « parlé noir »). Voir Li, « Baobiao shenghuo 保镖生活 », 236-238.

[6Weber, Max, (1971) 1995. Économie et société. Traduit de l’allemand [“Wirtschaft und Gesellschaft”, 1956] par J. Freund, P. Kamnitzer, P. Bertrand, E. de Dampierre, J. Maillard et J. Chavy. Paris : Pocket, 137.

[7Bourdieu, Pierre, 1994. Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action. Paris : Seuil, 54-55.

[8Liu Jiansheng 刘建生 (dir.), Liu Yinghai 刘映海, Qiao Zengguang 乔增光, 2014. Biaoxing sihai 镖行四海 [« Quand les escorteurs sillonnaient la Chine »]. Taiyuan : Shanxi jiaoyu, 28-37.

[9Qu Yanbin 曲 彦斌, 1991. « Jianghu zoubiao yinyu hanghua pu 江湖走镖隐语行话谱 » [« Registre du jargon secret des escorteurs itinérants »], in Zhongguo minjian yinyu hanghua 中国民间隐语行话 [« Jargons secrets populaires de Chine »]. Beijing : Xinhua, 123-141.

[10Liu, Biaoxing sihai, 53-54 ; Ji Kongrui 冀孔瑞, 1986. « Jinzhong diyijia piaohao — Pingyao Rishengchang 晋中第一家票号 — 平遥日升昌 » [« Le comptoir des échanges de Pingyao : la première banque du Shanxi »], in Shanxi shangren de shengcai zhi dao 山西商人的生财之道 [« L’enrichissement des négociants de la province du Shanxi »]. Tian Jichun 田际春 (dir.), Beijing : Zhongguo wenshi, 1986, 49.

[11Cette étude est par ailleurs basée sur une enquête ethnographique effectuée dans la province du Shanxi en 2017, dans le cadre de la thèse suivante : Chircop-Reyes, Laurent, 2015 (en cours). « Compagnies d’escorte, biaoju 镖局, et marchands du Shanxi, Jinshang 晋商 : les relations des maîtres-escortes et de leurs écoles avec le monde du négoce au XIXe siècle en Chine du Nord ». Marseille : Institut de recherches asiatiques, Université Aix-Marseille.

Laurent Chircop-Reyes est doctorant en anthropologie à l’Université Aix-Marseille (Institut de recherches asiatiques – IrAsia) et titulaire d’un Master de sinologie. Sa recherche doctorale porte sur la transmission et la pratique du savoir-faire des escorteurs du XIXe siècle en Chine du Nord, notamment à travers l’analyse des relations sociales qui s’établissaient entre ces derniers et les Marchands du Shanxi.

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