Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

La posture constructiviste et le rôle stabilisateur particulier du Japon dans la région Asie pacifique

lundi 15 avril 2024, par Lionel Claude NDZIÉ EYENGA

Le Japon conserve une influence importante par des moyens stratégiques et garde une posture constructiviste, qui lui confère un rôle stabilisateur particulier dans la région Asie-Pacifique ; et potentiellement un rôle d’équilibre entre l’impérialisme démocratique américain et l’asiatisme chinois. La région Asie-Pacifique est un macro-espace intercontinental et transocéanique au cœur de la compétition internationale, et du rayonnement diplomatique, culturel, géostratégique et géoéconomique pour les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et l’Inde notamment. Le Japon remodèle l’environnement régional par le soutien aux normes politiques démocratiques et économiques libérales. Il s’agit de bâtir une communauté d’États partageant les valeurs de l’état de droit, par l’intégration des questions politico-sécuritaires, économiques et culturelles, et par l’émergence d’une société civile régionale. Cette dynamique promeut un ordre post-hégémonique dans le Pacifique occidental et en Asie du Sud-Est. Ainsi, les conflits et rivalités seront progressivement réduits par des comportements coopératifs plus prévisibles favorisant l’approche multilatérale.

Un acteur clé de la structuration de l’ordre géopolitique régional et mondial

Le Japon se trouve en première ligne dans les interactions géopolitiques entre la Chine et les États-Unis. L’interaction permanente entre ces trois grandes puissances crée un imbroglio régional qui pourrait se révéler dangereux et provoquer des glissements tectoniques dans l’ordre géopolitique mondial [1]. Le Japon est l’allié géopolitique clé des États-Unis dans le Pacifique, et avec l’Europe, dans le monde. En 1993, Kiichi Murayama, premier ministre, énonce l’idée que le monde, à l’aube du XXIe siècle, dépendra dans une large mesure de la façon dont les États-Unis et le Japon seront capables d’établir un leadership commun éclairé par une vision partagée des relations internationales [2]. Le dialogue Japon - États-Unis demeure primordial.

Le premier ministre japonais Shinzo Abe entouré de Donald Trump et Xi Jinping le 27 juin 2019, à l’occasion du sommet du G20 qui se tient au Japon. (Source : www.areion24news).

En 2016, Shinzo Abe, premier ministre japonais, présentait la politique étrangère, géoéconomique, stratégique et militaire nationale, dans le cadre conceptuel d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert [3] ». L’Indo-Pacifique concentre en effet cinq des six centres du pouvoir géopolitique mondial : États-Unis, Russie, Chine, Japon et Inde [4]. La stratégie indo-pacifique du Japon intègre un partenariat renforcé avec l’Inde, État démocratique qui entretient une méfiance stratégique vis-à-vis de la Chine. Ces deux puissances nucléaires entretiennent un différend frontalier depuis 1962. Le Japon perçoit également la Chine, État au régime autoritaire, comme une menace potentielle. De plus, Pékin revendique contre Tokyo la souveraineté sur les îles Senkaku en mer de Chine orientale (appelées Diaoyu en Chine). La diplomatie japonaise accorde également une place importante à l’intérêt grandissant de la Russie pour la région [5]. Le Japon cherche une solution pacifique au contentieux relatif aux îles Kouriles occupées par la Russie depuis 1945.

Le Japon et la géopolitique de la paix démocratique

L’Indo-Pacifique est au centre du dissensus normatif lié à l’émergence de modèles autoritaires concurrents, qui structurent un ordre international éminemment conflictuel. La politique régionale du Japon vise principalement à prévenir des virages autoritaires en Asie du Sud-Est éventuellement inspiré du modèle chinois. Des dérives qui faciliteraient des rapprochements bilatéraux avec Pékin, bailleur de fonds dont l’aide est difficile à refuser ; et entraîneraient plus de divergences au sein de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) [6]. Contrairement, en privilégiant l’approche multilatérale, le Japon n’a pas véritablement outillé son statut de première puissance économique en Asie pour exercer un leadership régional [7].

Pour contrer les changements vers l’autoritarisme en Asie du Sud-Est et amener la Chine à s’intégrer davantage dans la coopération régionale, le Japon mobilise d’importantes ressources stratégiques et institutionnelles. Dans le cadre de l’ASEAN, le Japon soutient la doctrine indonésienne de l’équilibre dynamique, qui prône l’absence de domination d’une puissance dans la région et une approche coopérative [8]. De plus il accentue sa politique de rapprochement avec les démocraties consolidées de la région (Indonésie, Malaisie, Philippines). En revanche, le Japon adopte des sanctions contre le régime militaire en Birmanie. L’évolution politique en Thaïlande qui a connu une succession de coups d’État depuis 2006, est attentivement suivie au Japon, surtout qu’il s’agit d’un partenaire économique important en Asie du Sud-Est.

Poignée de main entre Fumio Kishida, Premier ministre du Japon et Joko Widodo, Président de l’Indonésie, hôte du Sommet ASEAN – Japon, le 6 septembre 2023. (Source : www.japantimes.co).

Dynamique régionale libérale et soutien à la démocratie industrielle

Face au modèle dirigiste étatique chinois qui exerce une influence régionale, le Japon déploie une politique de délocalisations au Cambodge et au Vietnam notamment, et se donne davantage les moyens d’arbitrage des crises intersectorielles dans les chaînes de valeur et d’approvisionnement. Voire dans les politiques régionales de développement. Ce qui accroit son influence en Asie du Sud-Est, en Indochine notamment qui est vue par Pékin comme un nouveau territoire économique naturel.

Plus globalement, Tokyo a pesé de tout son poids pour la signature de l’Accord de Partenariat Transpacifique Global et Progressiste (CPTPP – Comprehensive and Progressive TransPacific Partnership), le 8 mars 2018 à Santiago (Chili), par 11 États d’Asie, d’Océanie et d’Amérique [9]. Représentant 13% du produit intérieur brut (PIB) mondial (près de la moitié pour le Japon), le CPTPP promeut des normes industrielles et commerciales libérales élevées et strictes. Normes qui empêchent la Chine, leader incontesté du Partenariat Économique Intégral Régional (RCEP – Regional Comprehensive Economic Partnership) [10], d’écrire seule les règles dans la région.

Les dirigeants présents à la signature du CPTPP. (Source : asiepacifique.fr).

Fort de ses liens historiques, culturels, économiques avec les îles du Centre-Ouest du Pacifique, le Japon assure un rôle diplomatique moteur au sein de la Réunion des Dirigeants des îles du Pacifique (PALM – Pacific Islands Leaders Meeting). L’Agence Japonaise de Coopération Internationale (JICA – Japan International Economic Cooperation) soutient le développement des infrastructures, des énergies renouvelables, la lutte contre les catastrophes naturelles, le changement climatique. Cette coopération favorise le maintien de la paix et de la stabilité au niveau régional [11]. Le Japon assure un rôle de leadership post-hégémonique dans le Pacifique occidental, dont les micro-États sont courtisés par la Chine et les États-Unis.


[1Brezinski Zbigniew, 1997. Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde. Mayenne : Bayard.

[2Ibid., 232.

[3Mottet Éric, Lasserre Frédéric, 2020. « La stratégie indopacifique du Japon », in Les Grands dossiers de Diplomatie : 91-95.

[4Hamel Tewfik, 2014. « La géopolitique de l’Asie-Pacifique et l’émergence de la Chine », in Géoéconomie : 123-124.

[5Toyohisa Kozuki, 2012. « Why Asia needs a new security framework », in Europe’s World : 26-29.

[6L’ASEAN compte 10 États membres. L’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande en sont les membres fondateurs en 1967. Ils seront rejoints par Brunei (1984), le Vietnam (1995), le Laos et la Birmanie (1997) et le Cambodge (1999).

[7Boisseau du Rocher Sophie et Nicolas Françoise, 2016. « Entre Asie orientale et Asie-Pacifique : la centralité de l’ASEAN à l’épreuve de la puissance ? », in Revue Interventions économiques édition 55/2016. En ligne. http: //journals.openedition.org / interventionseconomiques /2817.95 (page consultée le 10 décembre 2020).

[8Alles Delphine, 2013. « Indonésie : le non alignement à l’épreuve de la concurrence sino-américaine », in Politique étrangère / Institut français des relations internationales : 175-185.

[9Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam.

[10Signé le 15 novembre 2020, le RCEP rassemble 15 États : les 10 membres de l’ASEAN, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Soit 30% de la population et 30% du PIB mondiaux. C’est à ce jour la plus grande zone de libre-échange au monde.

[11Fritz John, 2021. « Un partenariat pour l’avenir », in JICA Magazine : 12-13.

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