Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

L’art chinois à Montréal : la collection du MBAM

lundi 14 avril 2014, par Laura Vigo

Le Musée des beaux-arts de Montréal possède une collection d’art chinois riche et diversifiée, considérée parmi les plus anciennes au Canada, mais étonnamment peu connue à l’étranger. Environ 1000 objets datant de l’époque néolithique jusqu’à nos jours ont été rassemblés au début du XXe siècle par un petit groupe de collectionneurs montréalais, influencés par l’émergence soudaine de l’art chinois sur le marché nord-américain. Le choix des œuvres acquises et la manière dont les collectionneurs leur ont donné une valeur fondée sur des critères esthétisants et arbitraires reflètent bien la perception de l’Autre et la construction du goût « exotique » par l’Occident à l’époque.

En 1910, l’Art Association of Montreal - fondée en 1860 [1] - demande aux frères Edward et William Maxwell d’élaborer des plans pour la construction d’une nouvelle galerie d’art sur la rue Sherbrooke, au cœur du prestigieux quartier Square Mile. L’imposant édifice ouvre ses portes en 1912 (voir Figure 1). Durant cette décennie, certains grands collectionneurs de Montréal vont décéder et leurs collections seront léguées à l’Art Association. Le choix des œuvres amassées est fondé sur un intérêt pour les arts décoratifs et la pédagogie [2]. Le MBAM, au même titre que le South Kensington Museum – rebaptisé plus tard Victoria & Albert Museum - de Londres, dont il s’inspire, souhaite utiliser l’art et la science comme des ressources éducatives pour stimuler la créativité de l’industrie productive.

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Figure 1 - Musée de L’Art Association, 1913

C’est au cours de ce qu’on appelle l’Âge d’Or (de 1912 à 1947) [3] que les premières et plus importantes œuvres d’art asiatique sont incorporées à la collection. En 1916, Frederick Cleveland Morgan (1881-1962) (voir Figure 2), organise la première exposition de tapis orientaux et de vases chinois de l’Art Association. L’événement rencontre un tel succès auprès du public que Morgan, qui préside alors l’Association, crée une collection d’art asiatique pour le nouveau Musée. Elle est intégrée à une section du bâtiment visant à exposer des antiquités et œuvres décoratives modernes. Cette décision influencera grandement l’Art Association, de sorte qu’elle changera radicalement d’orientation au cours des années suivantes. Le mandat de Morgan s’élargit bientôt pour inclure les arts du monde.

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Figure 2 - F. Cleveland Morgan
Conservateur bénévole de la collection d’arts décoratifs du Musée de 1916 à 1962 et président du conseil d’administration de 1948 à 1957.

Morgan a considérablement marqué nos collections extra-européennes, notamment en ce qui concerne la Chine, avec une préférence évidente pour les objets tridimensionnels en bronze, céramique et laque (sculptures funéraires et vaisselle, voir Figure 3), omettant les œuvres sur papier, peut-être moins intéressantes aux yeux d’un public néophyte. La prévalence d’œuvres funéraires dans les musées américains au début du XXe siècle (jamais collectionnées en Chine car liées au concept de mort et portant ainsi malheur) traduit le goût esthétique occidental des premiers sinophiles, qui étaient en grande majorité plus à l’aise avec l’art européen.

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Figure 3 - Aiguière à tête de phénix
1949.50.Ed.3 - CHINE, CENTRE NORD - Dynastie Tang (618-907) - VIIIe s. Terre cuite, glaçure plombifère « à trois couleurs » (« sancai »), décor moulé - 33,6 x 13,7 x 12,9 cm. - Achat Coll. Musée des beaux arts de Montréal. Photo : Christine Guest, MBAM.

Parmi les nombreuses pièces maîtresses que Morgan a acquises au cours des premières décennies du XXe siècle, un récipient en bronze (voir Figure 4) nous permet d’apprécier la relation esthétique entre l’Occident et l’Orient. Initialement, ce récipient rituel à nourriture (gui) faisait partie d’un ensemble en bronze réservé au culte des ancêtres chez les Zhou de l’Ouest (X-IXe siècle avant J.C.). Ce gui a été déposé dans la sépulture de son propriétaire afin de le servir dans l’au-delà et d’affirmer son rang social. Bien plus tard, sous la dynastie des Qing (1644-1911), le gui refait surface dans la collection impériale du Prince Gong Buwei [4]. Cette fois, il sert non plus de récipient à nourriture, mais de brûle-parfum doté d’un magnifique couvercle en teck, symbole du passé grandiose des Zhou. Acquis en 1913 à New York, de l’une des premières collections impériales vendues en Amérique, il ne fut jamais exposé car il ne satisfaisait pas aux critères d’appréciation des conservateurs de l’époque. Cent ans plus tard, il a été sorti de l’oubli et le Musée lui a donné sa juste place dans ses salles.

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Figure 4 - Récipient à nourriture rituel ("gui")
1962.Ed.35a-b - CHINE, Dynastie des Zhou de l’Ouest (vers 1050-771 av. J. C.) Dynastie des Qing (1644-1911), Xe s. av. J. C. (récipient), XVIIe XIXe s. (couvercle) - Bronze - 24,6 x 31,6 x 24,2 cm - Legs F. Cleveland Morgan - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Christine Guest, MBAM.

La passion de Morgan pour la Chine reflète un intérêt pour l’Asie qui était partagé par d’autres personnages importants de l’époque, tels que Mabel Molson (Figure 5) et Sir William Van Horne (1843-1915), le premier collectionneur de céramique japonaise à Montréal. Van Horne a contribué à la création des collections asiatiques du MBAM avant sa mort en 1915, mais également après, lorsqu’une partie importante de sa collection de céramiques chinoises et japonaises a été léguée en 1944 par sa fille Adaline au Musée des beaux-arts de Montréal et au Musée Royal de l’Ontario à Toronto. Sa vaste demeure à Montréal rassemblait une grande quantité d’objets asiatiques (plus de 3000), dont plusieurs artefacts impériaux chinois, incluant des céramiques (Figure 6), des textiles de la dynastie Qing (Figure 7) et du mobilier impérial, y compris un trône de laque datant du XVIIe (Figure 8), une pièce de production impériale très rare.

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Figure 5 - Bol "ding"
1933.Ed.21 - CHINE, PROVINCE DE HEBEI - Dynastie des Song du Nord (960-1127) - Début du XIIe s. - Porcelaine, décor incisé sous couverte, bord en métal - 7 cm (haut.), 19,2 cm (diam.) - Don de Mlle Mabel Molson - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Christine Guest, MBAM.
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Figure 6 - Rince-pinceaux Longquan
1917.Ed.16 - CHINE, PROVINCE DE ZHEJIANG - Dynastie des Song du Sud (1127-1279) - Grès porcelaineux, décor moulé, couverte céladon - 4,5 cm (haut.), 13,7 cm (diam.) - Don de R. B. Van Horne - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Christine Guest, MBAM.
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Figure 7 - Robe "dragon" aux cinq symboles impériaux pour femme
1943.Ed.4 - CHINE - Dynastie des Qing (1644-1911) - Milieu du XIXe s. - Gaze de soie, fil d’or - 140,5 x 108,5 cm - Don de Mme Randolph Bruce - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Denis Farley, MBAM.
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Figure 8 - Trône impérial (Détail)
1944.Df.10 - CHINE - Dynastie des Qing (1644-1911) - XVIIIe s. - Bois laqué et doré - Legs Adaline Van Horne - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Laura Vigo.

Dans le réseau de contacts de Morgan, on trouve A.W. Bahr, un homme d’affaires né en 1877 à Shanghai, devenu l’un des amateurs-collectionneurs de l’art chinois les plus célèbres au début du XXe siècle. Bahr fut reconnu et adulé par de nombreux sinologues de son époque, y compris Osval Siren et Berthold Laufer, qui ont écrit des ouvrages sur ses collections [5]. Lors de son déménagement de Londres à Montréal en 1946, il s’est impliqué dans l’Art Association, en offrant plusieurs œuvres en prêt. Après sa mort, sa fille a légué une partie de sa collection au Musée des beaux-arts, au Musée Royal de l’Ontario à Toronto et au Metropolitan Museum of Art de New York. Les textiles de la période Qing (1644-1911) donnés au musée ont été exposés brièvement en 1951 dans le cadre d’un grand emprunt organisé par Cleveland Morgan (Figure 9). Aujourd’hui, ces textiles sont davantage étudiés dans le but de leur rendre justice.

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Figure 9 - Robe de mariée mandchoue
1962.Dt.8 - CHINE - Dynastie des Qing (1644-1911), règne de Guangxu (1874-1908) - Robe de mariée mandchoue - Fin XIXe s. - Soie tabby, ornements de tapisserie (« kesi »), peinture - 202 x 141 cm - Don d’Edna H. Bahr - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Christine Guest, MBAM.

Après la mort de Morgan en 1962, la collection d’art chinois a été incorporée aux arts décoratifs. Au cours des années, quelques acquisitions sporadiques ont contribué à enrichir la collection (Figure 10). Mais c’est en 2011 que le musée a redonné son faste à cette collection historique, avec l’ouverture des nouvelles salles dédiées aux Arts en Chine et l’inclusion des nouvelles œuvres sur papier, modernes et contemporaines (Figure 11, Figure 12).

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Figure 10 - Vase "famille rose"
1962.Ed.45 - CHINE, PROVINCE DE JIANGXI, JINGDEZHEN - Dynastie des Qing (1644-1911), règne de Yongzheng (1723 1735) - Porcelaine, décor peint en émaux polychromes - Sceau du règne de Yongzheng sur la base - 51 cm (haut.), 37 cm (diam.) - Achat, don de Neil F. et Ivan E. Phillips et legs Horsley et Annie Townsend - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Marilyn Aitken, MBAM.
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Figure 11
2013.687 - Qi Baishi - Comté de Xiantang (province du Hunan) Chine 1864-Beijing 1957 - Crevettes - Années 1950 - Encre - 173 x 45,8 cm (feuille), 80,8 x 34,2 cm (image) - Don de Léo Rosshandler - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Christine Guest, MBAM.
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Figure 12
2013.549 - Wang Tiande - Né à Shanghai en 1960 - Digital No 13 - 2013 - 210 x 57,8 cm - Don d’Andrew Lui et de la famille - Coll. Musée des beaux arts de Montréal - Photo : Jean François Brière, MBAM.

Légende (photo de couverture) : Aperçu de la collection d’art chinois au MBAM.
Crédits (photo de couverture) : Laura Vigo.


[1L’institution sera renommée Montreal Museum of Fine Arts en 1949.

[2Pour comprendre le concept d’un musée dédié aux arts et aux sciences ainsi que l’établissement du Victoria & Albert Museum, voir : Bonython Elizabeth and Anthony Burton, The Great Exhibitor : The Life and Work of Henry Cole, London, V&A, 2003.

[3Pour en savoir plus, voir : George-Hébert Germain, A City’s Museum, A History of the Montreal Museum of Fine Arts, 2007.

[4Yamanaka and Co, Illustrated Catalogue of the Remarkable Collection of the Imperial Prince Kung of China, American Art Association, 1913.

[5 Osval Siren, Early Chinese Paintings from A.W.Bahr Collection, London, 1938 and Berthold Laufer, Archaic Jades Collected in China by A.W.Bahr now in the Field Museum of Natural History, Chicago, New York, 1927.

Conservatrice pour l'art asiatique au Musée de Beaux-Arts de Montréal, Laura Vigo détient un doctorat en archéologie chinoise de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l'Université de Londres.

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