Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Déplacer une capitale : les enjeux écologiques de la nouvelle capitale indonésienne

mardi 7 juin 2022, par Elisabeth Charron

En 2019, le gouvernement indonésien a annoncé le déplacement de sa capitale administrative, délaissant l’île de Java pour urbaniser l’est de l’île de Kalimanta [1]. Cette décision est une réponse aux problèmes environnementaux et socioéconomiques qui tourmentent la grande ville depuis quelques années, des enjeux résultant d’une densité démographique élevée et d’une urbanisation rapide. Nouvellement nommée Nusantura, cette nouvelle capitale a pour objectif de devenir un symbole de l’identité nationale indonésienne et d’un modèle de ville intelligente et durable [2]. Porteur d’espoir urbain, ce projet de grande envergure soulève cependant plusieurs enjeux environnementaux qui remettent en question la validité et la pertinence de la relocalisation de la capitale.

Depuis les 50 dernières années, la région de l’Asie du Sud-Est connait une croissance importante de son économie et de sa population, générant une augmentation de ses aires urbaines [3]. Ce développement soutenu est marqué par un processus d’urbanisation rapide, non planifiée et désordonnée, accompagnée par une pression démographique croissante [4]. En conséquence, les grandes villes de la région sud-est asiatique présentent une exploitation non durable des ressources naturelles, un haut niveau d’inégalité socio-économique ainsi qu’une dégradation de la biodiversité et de leurs écosystèmes [5].

Jakarta est un exemple manifeste d’une planification urbaine déficiente caractéristique de la région. Victime d’une hausse démographique importante [6], la densité de sa population a entraîné de nombreuses conséquences affectant la qualité de vie de ses habitants. On relève notamment les problèmes de pollution atmosphérique, de congestion et d’inondations annuelles [7]. Le risque d’inondations marqué à Jakarta est d’ailleurs le cataclysme qui a poussé le gouvernement à déclarer la création d’une nouvelle capitale : située sur un marécage, la surextraction de ses eaux souterraines par une population de plus en plus importante a provoqué l’enfoncement de la ville à un rythme alarmant, contribuant à augmenter la gravité et la récurrence des inondations touchant la métropole [8].

Dès lors, confronté aux conséquences d’une urbanisation rapide et incohérente, l’État indonésien estime que le déplacement de sa capitale administrative permettra d’alléger les défis urbains éprouvés à Jakarta. Selon lui, le déménagement de ses institutions donnera lieu à une diminution de la densité démographique, de la congestion routière et des écarts socioéconomiques [9]. On envisage également un ralentissement de la détérioration environnementale, de la pollution et de la surexploitation des eaux souterraines [10]. Dans cette logique, la planification de la nouvelle capitale indonésienne se doit d’adopter un processus d’urbanisation durable et équitable, tant au niveau environnemental qu’au point de vue de la qualité de vie de ses habitants, afin d’assurer l’efficacité de ce projet monumental.

C’est dans cet objectif que la firme Urban Plus, créateur du design conceptuel gagnant de la nouvelle capitale, présente une ville qui se veut intelligente et forestière [11]. En reprenant le concept de ville intelligente, la firme propose ainsi une solution aux enjeux urbains auxquelles l’Indonésie est confrontée. Ce modèle urbain se rapporte à l’idée d’une ville ayant une qualité de vie élevée, confortant une croissance économique qui s’accorde à des objectifs sociaux et environnementaux durables, par le biais d’infrastructures de transports et de communications modernes et traditionnelles [12]. Ce type de développement urbain aurait ainsi le potentiel de protéger l’environnement, tout en s’assurant de répondre aux besoins socioéconomiques de la ville en maximisant la rétention de ses capitaux humains [13]. En ce sens, les espaces verts se retrouvent au cœur de cette planification urbaine, proposant une revitalisation des villes, stimulant la valeur de ses biens immobiliers et augmentant la cohésion sociale [14].

Rendu conceptuel du plan maitre de la nouvelle capitale d’Indonésie proposé par la firme Urban Plus [15]

En se basant sur le paradigme d’une ville intelligente, Urban Plus conçoit le déplacement de la capitale indonésienne comme une opportunité pour bâtir une ville modèle, incarnant le respect de l’environnement et le progrès technologique [16]. De ce fait, le plan conceptuel de Nusantara promeut la biodiversité naturelle de la région et la conservation de la nature en consacrant 70% de sa zone urbaine à des espaces verts [17]. En mars 2022, le président indonésien a d’ailleurs déclaré que le site de la nouvelle capitale sera transformé en forêt endémique afin de promouvoir la flore indigène, plutôt que des plantes industrielles homogènes [18]. Également, le gouvernement indonésien soutient que le projet minimisera la détérioration de l’environnement puisque la capitale mobilisera les infrastructures urbaines préexistantes sur le site retenu pour la nouvelle capitale, tout en protégeant les vallées fluviales de l’est de Kalimanta [19]. Situé à l’intérieur des terres, le développement de Nusantara pourra aussi permettre de conserver et restaurer la côte de l’île [20].

Malgré le discours optimiste du gouvernement indonésien face au potentiel de la délocalisation de la capitale administrative, plusieurs restent sceptiques quant aux conséquences écologiques éventuelles de ce projet urbain que certains qualifient d’utopique [21]. Si Nasantura se situe sur une partie de l’île de Kalimanta qui est relativement peu exposée aux désastres naturels et près de zones urbaines récemment développées, la nouvelle capitale constitue également une menace à la riche biodiversité de la forêt tropicale de la région [22]. Plusieurs organismes non gouvernementaux avisent que la relocation de la capitale ne fera plutôt qu’accélérer la dégradation environnementale de l’île : le flux considérable de migration provoqué par le nouveau centre administratif aura pour effet d’encourager la déforestation et l’exploitation minière afin de subvenir aux besoins d’un développement urbain soudain [23]. De plus, bien que le concept de ville intelligence promu par Urban Plus mise sur l’utilisation d’énergie verte pour alimenter les infrastructures de la capitale et faire d’elle une ville n’ayant aucune émission nette de gaz à effet de serre, les critiques soulèvent la faible présence de ressources renouvelables dans le pays, remettant en doute la réalisation réelle du plan conceptuel de Nasantura [24].

Symbole d’un renouveau urbain dans la région de l’Asie du Sud-Est, Nasantura soulève parallèlement des enjeux écologiques qui remettent en question l’intégrité du projet. À sa base, le déplacement de la capitale semble être la solution idéale pour contrer les problèmes de surpopulation et de développement qui tourmentent Jakarta, en plus de proposer un modèle de ville écologiquement et socialement durable. Pourtant, les coûts environnementaux rattachés à un tel projet provoquent une vague de scepticisme face au rendement de Nasantura : est-ce que la relocalisation de la capitale administrative indonésienne entrainera simplement un déplacement des problèmes urbains ressentis à Jakarta ?

Légende de la vignette : Le centre-ville actuel de Jakarta. Source : Shutterstocks.


[1BBC News. 2019. « Will Indonesia’s new capital just move the problem to the jungle ? » in BBC News, éd. Du 3 septembre 2019.

[2BBC News. 2022. « Indonesia names new capital that will replace Jakarta » in BBC News, éd. Du 18 janvier 2022.

[3Remondi, Federica, Paolo Burlando, and Derek Vollmer. 2016. « Exploring the hydrological impact of increasing urbanisation on a tropical river catchment of the metropolitan Jakarta, Indonesia. » in Sustainable Cities and Society 20 : 211.

[4Arfanuzzaman, Md et Bharat Dahiya. 2019. « Sustainable urbanization in Southeast Asia and beyond : Challenges of population growth, land use change, and environmental health » in Growth and Change 50 (2) : 726

[5Ibid, 726-727.

[6Alors qu’en 1960, Jakarta comptait 2.7 millions d’habitants, en 2022, c’est près de 11 millions de citoyens qui habitent la capitale (Population Stats, 2022. « Jakarta, Indonesia Population » Population Stats. Consulté le 17 mars 2022. https://populationstat.com/indonesia/jakarta).

[7Rahmat, Hayatul & Widana, i & Basri, A Said Hasan & Musyirifin, Zaen. 2021. « Analysis of Potential Disaster in The New Capital of Indonesia and its Mitigation Efforts : A Qualitative Approach. » in Disaster Advances. 14 (3), 40.

[8BBC News. « Will Indonesia’s new capital just move the problem to the jungle ? »

[9Shimamura, Takuya et Takeshi Mizunoya. 2020. « Sustainability Prediction Model for Capital City Relocation in Indonesia Based on Inclusive Wealth and System Dynamics » in Sustainability 12 (10) : 4336. https://doi.org/10.3390/su12104336

[10Ibid.

[11Urban Plus, 2022. « Nagara Rimba Nusa, Ibu Kota Negara Indonesia » Urban Plus. Consulté le 17 mars 2022. http://www.urbanplus.co.id/project/nagara-rimba-nusa-ibu-kota-negara-indonesia/

[12Thuzar, Moe. 2012. « Urbanization in Southeas Asia : Developing Smart cities for the future ? » in Regional Outlook (11) : 97.

[13Ibid, 98.

[14Ibid, 100.

[15Urban Plus, « Nagara Rimba Nusa, Ibu Kota Negara Indonesia »

[16Ibid.

[17BBC News. « Indonesia names new capital that will replace Jakarta »

[18Nugraha, Ricky Mohammad. 2022. « Jokowi : New capital will Be a Forest city of Endemic Plants » in Tempo, éd. Du 15 mars 2022.

[19Normile, Dennis. 2022. « Indonesia’s utopian new capital may not be as green as it looks » in News from Science, éd. Du 3 février 2022.

[20Ibid.

[21Ibid.

[22BBC News. « Will Indonesia’s new capital just move the problem to the jungle ? »

[23Shimamura, Takuya et Takeshi Mizunoya. « Sustainability Prediction Model for Capital City Relocation in Indonesia Based on Inclusive Wealth and System Dynamics »

[24Normile, Dennis. « Indonesia’s utopian new capital may not be as green as it looks »

Étudiante à la maitrise en études internationales à l’Université de Montréal, Elisabeth Charron détient un baccalauréat en études asiatiques de l’Université de Montréal ainsi que d’un baccalauréat en architecture de l’Université Laval.

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