Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

À qui appartiennent les paysages en Asie ? Une approche à partir de la province de Lâm Đồng au Vietnam

jeudi 21 mai 2015, par Steve Déry

« Vouloir que tout, absolument tout, dans un paysage, une contrée, une civilisation, appartienne à un système armé de relations contraignantes, n’est-ce pas un rêve de philosophe centralisateur ? » (Pierre Gourou [1])

« Landscape is a marketable commodity » (William John Thomas Mitchell [2])

En Asie, plusieurs gouvernements utilisent d’une manière croissante le tourisme comme outil pour intégrer les régions périphériques des hautes terres. La réduction de la pauvreté, l’arrêt de la dégradation écologique et la limitation des mouvements autonomistes s’additionnent pour légitimer les liens créés entre les centres nationaux et leurs régions marginales. Au Vietnam, l’État a été très actif dans la région des Plateaux centraux pour organiser le territoire, et même sa représentation, contribuant grandement à transformer les paysages et leur appréciation. La représentation paysagère, c’est en quelque sorte l’achèvement du processus de territorialisation, lorsque l’humain habite vraiment l’espace qu’il a territorialisé [3]. Mais si un acteur extérieur, État ou entreprise privée, intervient pour modifier l’usage de l’espace, construire un nouveau territoire, un nouveau paysage, ou simplement pour modifier la lecture qu’on peut en avoir, à qui appartient ce paysage ? La province de Lâm Dông sert d’étude de cas.

Quatre volets peuvent nous aider à naviguer autour de cette idée : la propriété de la terre et les activités qui s’y déroulent ; le travail des aménagistes qui inventent le paysage ; le regard de ceux qui l’observent ; et enfin la question de l’écriture et de la lecture du paysage. Si l’on peut lire un paysage, quelqu’un, quelque part, l’a écrit ou, à tout le moins, la personne qui le lit a appris à lire, elle a été alphabétisée.

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Couvertures du magazine Dalat Info. Crédits : Dalat Info Magazine.

1) La question de l’appartenance pose d’abord celle de la propriété. Le paysage appartient-il à celui qui possède la terre ou à celui qui y déploie ses activités ? Au Vietnam, depuis la première constitution de 1959, la terre appartient au « peuple » et c’est l’État, guidé par le Parti communiste, qui en assure la gestion [4]. La loi foncière de 1993 est l’étape qui a défini les règles permettant à l’État de « confier » la terre aux individus ou aux entreprises pour des périodes de 20 ou 50 ans selon le type d’agriculture (ou de foresterie) pratiqué. Les ajustements à cette loi en 2003 et 2013 n’ont pas changé cette base qui permet aux « responsables » de la terre de la vendre, la louer, la léguer à leurs enfants, etc. Au Lâm Đồng, cette règle, conjuguée d’une part à la migration organisée et spontanée de plusieurs milliers d’habitants des plaines vers les montagnes, et d’autre part à la sédentarisation des minorités ethniques, habitants locaux des montagnes, a contribué, en formalisant la propriété foncière, à son transfert de facto des minorités ethniques vers les nouveaux arrivants très majoritairement Kinh. La mise en place concomittante d’aires protégées diverses a complexifié le jeu foncier [5] [6] [7], la gestion étant attribuée à des représentants de l’État, qui en ont confié la garde aux minorités ethniques [8].

2) Le volet des aménagistes peut concerner les plans d’aménagement et la cartographie. Avec l’arrivée des Français à la fin du XIXe siècle, le paysage du plateau de Lâm Viên, où se trouve Đà Lạt, a été réinventé pour en faire une station d’altitude, un paysage domestiqué et paisible, parsemé de lacs créés de toutes pièces (comme le lac Xuân Hương) et d’étendues boisées. Les Kinh qui ont pris le pouvoir en 1954 ont poussé plus loin cette domestication du paysage pour faire de Đà Lạt et ses environs un grand jardin, la ville des fleurs [9].

En cartographie, la définition des catégories à reproduire sur la carte constitue un geste aménagiste. Au Lâm Đồng, les cartes produites entre les années 1950 et le début des années 2000 n’ont pas tenu compte de l’agriculture itinérante sur brûlis comme type d’utilisation du sol, ce qui a posé des problèmes méthodologiques dans l’interprétation de l’évolution de l’utilisation du sol et du paysage [10]. Certaines régions comme l’actuel district de Damrong (Lâm Hà dans les années 1990) comptaient plus d’une centaine de villages de minorités ethniques dans les années 1950 et 1960 [11]. Qualifier leurs terres de “friches” constituait un geste politique [12] légitimant leur “mise en valeur” par des migrants kinh.

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Brouillard sur le lac Xuân Hương. Crédits : http://www.panoramio.com/photo/80934594

3) Le paysage partant toujours du regard de l’observateur, n’appartient-il pas plutôt à ceux qui le regardent, qui payent pour le regarder et le photographier ? Đà Lạt est une destination touristique depuis 1907 lorsqu’une première auberge fut construite. Privilégiée pour les lunes de miel et les vacances scolaires, 95% des 2,3 millions de visiteurs pour le premier semestre de 2014 étaient nationaux [13].

4) Comment peut-on lire un paysage ? Comment alphabétise-t-on ? Pour Ingold, le paysage raconte – ou plutôt est – une histoire [14]. Au Vietnam, l’État est intervenu de différentes manières au cours des dernières décennies pour « écrire » le paysage. Par exemple, depuis une première loi en 1986, le pays patrimonialise, i.e. décide de ce qui peut devenir du patrimoine. Au besoin, il suscite, comme avec la coopération japonaise [15] dans le district de Lạc Dương, l’invention d’un artisanat « local » (qui n’existe pas) et la revitalisation de la culture des gongs, contribuant de même à construire un « paysage » (forêt et minorités ethniques) commercial lisible et compréhensible pour les touristes. Autre exemple : le programme nông thôn mới (nouvelles campagnes) lancé en 2010 procède de la même stratégie nationale qui vise à plusieurs égards à une certaine standardisation du paysage rural à travers le pays.

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Collines à Đà Lạt. Crédits : http://www.webtretho.com/forum/f207/du-lich-da-lat-1924180/

Pour conclure, on peut dire que l’État joue maintenant sur tous les tableaux, dressant les contours et les limites du « taskscape » [16], c’est-à-dire de tout le travail incorporé dans le paysage [17]. D’un côté, il impose un nouvelle territorialisation, sa manière d’organiser l’espace et le temps ; de l’autre, il impose sa représentation du paysage, comment doit-il se présenter, comment il doit être lu, compris, apprécié.

Légende (photo de couverture) : Culture du thé au Lâm Đồng.
Crédits (photo de couverture) : Hải Phòng (http://www.dulichhaiphong.gov.vn/tin-du-lich/3910/tan-huong-huong-tra-tren-cao-nguyen-lam-dong.html)


Texte basé sur une communication présentée par Steve Déry, Nguyen Ngoc Thuy et Phan Phuong Anh, à la « 6th annual International Conference Intra-Asian Connections : Interactions, Flows, Landscapes », tenue du 22 au 24 octobre 2014 à Copenhague, Asian Dynamic Initiatives, Université de Copenhague.

Des remerciements vont à l’Agence nationale de la recherche (France) pour le financement du travail de terrain dans le cadre du projet "À qui appartiennent les paysages en Asie ?" (2014-2017).

[1GOUROU, Pierre (1984) Riz et civilisation. Paris, Fayard.

[2MITCHELL, W.J.T. (dir.) (2002) Landscape and Power. Chicago ; London, The University of Chicago Press.

[3RAFFESTIN, Claude (2005) Dalla nostalgia del territorio al desiderio di paesaggio. Elementi per una teoria del paesaggio. Firenze, Alinea. Sur le processus de territorialisation, voir Claude Raffestin (1980) Pour une géographie du pouvoir. Paris, LITEC.

[4MELLAC, Marie (2011) Land Reform and Changing Identities in Two Tai-Speaking Districts in Northern Vietnam. Moving mountains. Ethnicity and Livelihoods in Highland China, Vietnam, and Laos. Michaud, Jean et Tim Forsyth. Vancouver, UBC Press, pp. : 146-172, p.146.

[5DÉRY, Steve (2007) Les parcs nationaux en Asie du Sud-Est, une manifestation de la transformation de l’État moderne. Le cas du parc national Cat Tien au Vietnam. Géocarrefour 82(4) : 219-230.

[6DÉRY, Steve (2008) Les aires protégées, nouvel outil du dynamisme des États sud-est asiatiques ? Annales de géographie 117(659) : 72-92.

[7DÉRY, Steve et Romain VANHOOREN (2011) Protected areas in mainland Southeast Asia, 1973-2005. Singapore Journal of Tropical Geography 32 : 185-201.

[8SIKOR, Thomas (2001) The allocation of forestry land in Vietnam : did it cause the expansion of forests in the northwest ? Forest Policy and Economics 2(1) : 1-11.

[9Voir par exemple la revue touristique mensuelle Dalatinfo (http://www.dalat-info.vn/).

[10Comme l’ont soulevé Rodolphe De Koninck (La déforestation au Vietnam, 2007, Ottawa, Centre de recherche pour le développement international) et Steve Déry (La colonisation agricole au Vietnam, 2004, Québec, Presses de l’université du Québec

[11DÉRY, Steve (2004) La colonisation agricole au Vietnam. Québec, Presses de l’université du Québec, p.153.

[12SOWERWINE, Jennifer (2011) The Politics of Highland Landscapes in Vietnamese Statecraft : (Re)Framing the Dominant Environmental Imaginary. Upland Transformations : Opening Boundaries in Vietnam. Sikor, Thomaset al. Singapour, National University of Singapore Press, pp. : 51-74, p.70.

[13Dalatinfo. http://www.dalat-info.vn/. p.11. Site consulté le 18 mai 2015.

[14INGOLD, Tim (1993) The Temporality of the Landscape. World Archaeology 25(2) : 152-174, p.152.

[15JICA : Japanese International Cooperation Agency.

[16Ingold, ibid

[17 “(…) the entire ensemble of tasks, and their mutual interlocking” (Ingold, 1993, p.158).

Steve Déry a obtenu son doctorat au département de géographie de l'Université Laval en 1999. Il a ensuite réalisé un séjour postdoctoral auprès de l'Université Toulouse II – Le Mirail. Depuis 2003, il est professeur au département de géographie de l'Université Laval. Chercheur sur l'Asie du Sud-Est continentale depuis plus de 20 ans, il a publié La colonisation agricole au Vietnam (PUQ, 2004) et plusieurs articles qui portent sur l'intégration des régions montagneuses en Asie du Sud-Est.

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