Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Religion et nationalisme : les cas de blasphème en Birmanie

lundi 16 octobre 2017, par Julien Porquet

En 2015, un DJ néo-zélandais et ses collègues birmans étaient condamnés à deux ans de prison pour avoir créé une affiche représentant Bouddha avec un casque audio. En 2016, une touriste espagnole était expulsée du pays à cause de son tatouage de Bouddha. Plus tard cette même année, un Italien faisait face au même jugement en raison de son tatouage. Tous ces cas furent jugés comme « insulte à la religion », selon la section 295 du Code pénal birman. Depuis « l’ouverture du pays » (marquée en 2011 par le passage à un gouvernement officiellement civil), ces évènements se multiplient et sont souvent considérés sous l’angle préféré des médias : le blasphème. Ce mot est chargé de connotations qui réduisent les cas birmans (mais aussi thaï et sri-lankais) à un simple problème religieux. Il n’existe pas de loi bouddhiste et les textes sacrés, les Canons Pāli, sont virtuellement inconnus par la population birmane. La religion est-elle donc le meilleur point de départ pour comprendre ces situations ? Les textes, qu’ils soient pénaux ou religieux, suffisent-ils à rendre compte de la relation complexe qu’entretiennent les images de Bouddha et l’identité bouddhiste ? Ce texte propose au contraire d’étudier ces cas à la lumière du nationalisme birman et de l’importance que prennent les signes matériels et visuels du religieux dans ce contexte.

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Un touriste italien déporté à cause de son tatouage de Bouddha.
Crédit : Michael Riyo / Facebook : https://www.irrawaddy.com/wp-content/uploads/2016/11/Buddha-Tattoo.jpg.

Des textes, des statues, des tatouages : où situer le bouddhisme ?

Certains chercheurs ont essayé de comprendre les tensions qui entourent les images de Bouddha et leur altération à partir des textes sacrés [1]. Cependant, cette approche se heurte à des limites importantes. En effet, les Canons Pāli ne mentionnent pas les représentations de Bouddha et leur traitement. En fait, les premières images de Bouddha mises au jour par l’archéologie sont datées de plusieurs siècles après la rédaction des Canons [2]. Mais au-delà de toutes les prescriptions ou proscriptions des textes (qui peuvent toujours être réinterprétés), le problème est que la vaste majorité des Birmans bouddhistes n’ont aucune connaissance du contenu de ces Canons. Ils leur fournissent avant tout des formules dans une langue inintelligible qui, lorsque répétées, apportent la bonne fortune. Il est donc peu probable que ce qui motive les individus offensés par un tatouage de Bouddha sur le bras d’une touriste soit le respect de préceptes écrits.

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Images populaires que l’on retrouve partout dans le pays.
Crédits : Julien Porquet

Les pratiques liées aux images religieuses en Birmanie sont d’ailleurs toujours ambiguës et liées à des aspects sociaux, économiques ou politiques. Si seules les statues consacrées par les moines sont considérées comme sacrées, on trouve une multitude d’autres représentations de Bouddha sur différents supports. Les autocollants servent de porte-bonheur dans les voitures ou les bus, les affiches protègent les cuisines et les boutiques des esprits, les petites photos laminées se mettent dans le portefeuille comme rappel de sa foi, etc. Autant d’usages qu’on ne peut bien sûr pas comprendre en se concentrant seulement sur les textes. De l’image découpée dans un magazine à la statue de 5 mètres couverte d’or, il n’existe pas de bonne ou de mauvaise façon de représenter Bouddha. Mais cette grande diversité a permis des distinctions sociales importantes et chaque type d’image peut être lié à un aspect de l’identité social, économique et politique d’un individu.

Un de ces aspects, sans doute le plus important en Birmanie, est l’identité nationale.

Une image ou un drapeau : l’image de Bouddha comme emblème national

Quiconque a déjà voyagé dans un pays bouddhiste s’est rendu compte de la grande diversité stylistique des représentations de Bouddha. Une diversité telle que les premiers voyageurs et les premiers missionnaires visitant l’Asie ont mis des années avant de réaliser que toutes ces images qu’ils rencontraient représentaient la même personne [3]. Les images de Bouddha, qui ont toujours été ancrées dans les dynamiques politiques des pays les produisant, servent encore aujourd’hui, avec d’autres reliques, comme palladium des nations qui les possèdent [4]. Les images sont liées à des territoires, et circulent au besoin à travers ceux-ci comme outil diplomatique, comme ce fut le cas lors de la venue d’une relique indienne en Birmanie début 2016, pour soutenir les dernières élections [5]. À l’intérieur même du pays, l’histoire de la statue de Mahamuni, dérobée à l’état de Rakhine par le roi Thado Minsaw à la fin du 18e siècle, est un célèbre exemple de réappropriation d’une image à des fins politiques [6]. Les objets du culte bouddhiste sont ainsi souvent liés à un discours nationaliste, qu’il s’agisse des restes de Bouddha [7] ou de ses représentations [8].

Des entretiens menés à ce sujet dans la ville de Mandalay durant l’été 2017 ont fait ressortir ce discours nationaliste. Bien qu’elles suggèrent qu’un certain attachement ou fétichisme envers les images sacrées n’est pas compatible avec l’idéal bouddhique, les répondants ont souvent condamné les utilisations « profanes » des images de Bouddha. Les raisons avancées étaient avant tout identitaires : « C’est notre Bouddha » m’ont souvent répété mes interlocuteurs. Ce discours est notamment stimulé par le Ma Ba Tha, un groupe de moines nationalistes qui profitent de l’anxiété des Birmans bouddhistes de voir leur religion disparaître au profit, entre autres, de l’ennemi musulman. Comme l’a montré Guillaume Rozenberg [9],une notion commune en Birmanie est qu’« être birman, c’est être bouddhiste » et que les images, ou plutôt les règles qui régissent leur apparition, sont des outils très efficaces de ce nationalisme religieux.

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Des membres du groupe nationaliste Ma Ba Tha manifestant contre les Rohingya.
Crédits : Asian Correspondent : https://cdn.asiancorrespondent.com/wp-content/uploads/2015/10/Myanmar-Anti-Rohingya-Protest2015940-940x580.jpg

L’image de Bouddha en Birmanie (et dans le reste de l’Asie du Sud-Est) n’est jamais « juste » une image. C’est un signe qui, par la multiplicité de ses usages, joue un rôle autant religieux que politique. En cela, il permet de lier les deux et de maintenir le discours nationaliste birman selon lequel les non-bouddhistes n’ont pas leur place en Birmanie, ou bien comme dans le cas présenté ici, que le bouddhisme et ses signes sont une propriété birmane.


[1Fuller, Paul, 2016. « The Idea of “Blasphemy” in the Pāli Canon and Modern Myanmar », in Journal of Religion and Violence 4 (2) : 159‑181.

[2Krishan, Yuvraj, 1996. The Buddha Image : Its Origin and Development. New Delhi : Munshiram Manoharlal Publishers.

[3Lopez Jr, Donald S., 2013. From Stone to Flesh : A Short History of the Buddha. Chicago : University of Chicago Press.

[4Tambiah, Stanley J., 1982. « Famous Buddha Images and the Legitimation of Kings : The Case of the Sinhala Buddha (Phra Sihing) in Thailand », in Res : Anthropology and Aesthetics 4 : 5‑19.

[5Des moines indiens ont effectué un pèlerinage vers la Birmanie, accompagnés de leur relique afin de témoigner leur soutien au nouveau gouvernement. Voir l’article : ANI, 2016. « Indian Buddhist Monks March for Peace in Myanmar, His Eminence Thuksey Rinpoche Leads », in India.com, éd. du 1 février. En ligne. http://www.india.com/news/india/indian-buddhist-monks-march-for-peace-in-myanmar-his-eminence-thuksey-rinpoche-leads-909051/ (page consultée le 26 août 2017).

[6Pour un compte rendu de l’histoire, voir : Schober, Juliane, 1997. « In the Presence of the Buddha : Ritual Veneration of the Burmese Mahamuni Image », in J. Schober (dir.), Sacred Biography in the Buddhist Traditions of South and Southeast Asia. Honolulu : University of Hawai’i Press.

[7Schober, Juliane, 1997. « Buddhist Just Rule and Burmese National Culture : State Patronage of the Chinese Tooth Relic in Myanma », in History of Religions 36 (3) : 218-243.

[8Mersan, Alexandra de, 2012. « The “Land of the Great Image” and the Test of Time. The Making of a Buddha Image in Arakan (Burma/Myanmar) » in J. Bautista (dir.), The Spirit of Things : Materiality in the Age of Religious Diversity in Southeast Asia. Ithaca : Southeast Asia Program, Cornell University.

[9Rozenberg, Guillaume, 2008. « Être Birman, c’est être bouddhiste... » in G. Defert (dir.), Birmanie contemporaine. Paris-Bangkok : Les Indes savantes-Irasec.

Candidat à la maîtrise en anthropologie linguistique, Julien Porquet s’intéresse à la culture visuelle, particulièrement bouddhiste. Dans le cadre de son mémoire, il a mené des recherches de terrain en Birmanie, spécifiquement sur la fabrication des images de Bouddha et l’importance de la matérialité dans les pratiques bouddhistes contemporaines.

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