Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Mobilisation de la dernière chance pour les royalistes en Thaïlande

jeudi 9 janvier 2014, par Eugénie Mérieau

Le 13 janvier prochain, les manifestants anti-gouvernementaux promettent la "fermeture" de Bangkok. Le 9 décembre, la première ministre Yingluck Shinawatra a dissous l’assemblée nationale en réponse aux revendications des manifestants qui occupaient la place de la démocratie à Bangkok depuis le début du mois de novembre. Des confrontations ont eu lieu entre partisans du gouvernement (Chemises rouges) et manifestants anti-gouvernementaux (héritiers des Chemises jaunes) [1].

Sous leur nouveau nom, "Comité pour transformer la Thaïlande en une démocratie complète ayant un Roi comme chef d’Etat", les manifestants appellent à la démission du gouvernement, et, pour rétablir "une véritable monarchie", la création d’un "conseil du peuple" non élu. Non élu car, depuis la libéralisation du régime à la fin des années 1990, le recours aux urnes a toujours été défavorable au parti qu’ils soutiennent, le parti Démocrate. Soutenu par les Chemises rouges, l’actuel parti au pouvoir, le Phuea Thai, a gagné toutes les élections nationales depuis sa création en 1998 [2].

L’histoire politique moderne de la Thaïlande est, depuis la fin de la monarchie absolue en 1932, faite de chaotiques balbutiements, d’une vingtaine de coups d’Etat et 18 Constitutions [3] ; son dernier soubresaut remonte au 19 septembre 2006, lorsque l’armée thaïlandaise emmenée par le général Sonthi Boonyaratglin avait chassé le premier ministre Thaksin Shinawatra du pouvoir. Le coup d’Etat avait été bien accueilli à Bangkok, les habitants de la capitale accourant pour couvrir les tanks de fleurs et de guirlandes [4] ; et pourtant l’année précédente Thaksin avait recueilli presque 60 % des suffrages, donnant à son parti une majorité absolue au parlement pour la première fois dans l’histoire du pays.

Pour comprendre ce paradoxe, il est nécessaire de faire un détour par "le mythe des deux démocraties [5]", véritable nomos de la Thaïlande contemporaine. Ce mythe divise le pays en deux entre une Bangkok aisée, éduquée, moderne, occidentalisée, et des masses rurales paupérisées, sans éducation et traditionalistes. Selon le mythe, les deux Thaïlande ne participeraient pas en termes équivalents à la production de l’intérêt général. En effet, lors des élections, les populations rurales choisiraient les mauvaises personnes (hommes politiques malhonnêtes) pour les mauvaises raisons (achat de votes, clientélisme) ; quant aux membres de la minorité urbaine éduquée, ils choisiraient les bons (technocrates intègres) pour les bonnes raisons (une bonne éducation de préférence dans une université américaine ou européenne).

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"Ne laissez pas entrer les animaux au parlement ! Votez NON [blanc] aux élections !" Cette affiche électorale d’un parti proche du mouvement des Chemises Jaunes en 2011 illustre la haine et le mépris des Chemises Jaunes pour les hommes politiques et le jeu parlementaire.

Or, selon le principe du suffrage universel, les votes des premiers, plus nombreux, l’emportent sur ceux des seconds. Par ailleurs, la pratique de l’achat de votes – qui correspond indéniablement à une réalité – aurait deux implications logiques. Premièrement, seules les personnes ayant suffisamment de ressources pourraient s’engager en politique, c’est-à-dire les hommes d’affaire, souvent des nouveaux riches sans éducation ayant bénéficié du boom industriel thaïlandais des années 1980-1990. Deuxièmement, les dépenses induites par la campagne seraient telles qu’un "retour sur investissement" sous forme de pots de vin une fois installé au pouvoir serait inévitable. Conséquence du système, les personnes attirées par la politique seraient celles dont le but est uniquement de s’enrichir grâce à la corruption. Ayant intériorisé cet argumentaire, l’élite éclairée de Bangkok s’est toujours prévalue de sa supériorité pour "corriger" les choix politiques du reste de la Thaïlande. En d’autres termes, les masses rurales élisent les gouvernements, Bangkok les renverse par des coups d’Etat ou de grandes manifestations de rue – souvent une alliance des deux.

Le discours anti-achat de voix/corruption a abouti dans les années 1990 au lancement d’un grand mouvement pour "la réforme politique" qui s’est soldé par la rédaction d’une nouvelle Constitution en 1997, démocratique, inspirée de "bonne gouvernance", fondée sur l’éthique, la transparence et la lutte contre la corruption [6]. Elle mettait en place une Commission Nationale Contre la Corruption, ainsi qu’une Chambre spéciale au sein de la Cour Pénale Suprême, spécialement conçue pour traiter les affaires de corruption des hommes politiques.

Or, sous cette nouvelle constitution censée prévenir la montée en puissance d’hommes politiques à la richesse suspecte, Thaksin Shinawatra, milliardaire magnat des télécommunications, a été élu en 2001 – sur un programme politique répondant aux attentes de la population rurale (accès à la santé, à l’éducation) [7]. En réaction à des scandales de corruption et d’évasion fiscale, une partie de la classe moyenne urbaine, les futures Chemises jaunes, avaient exigé sa démission fin 2005 et la nomination directe par le roi d’un premier ministre de son choix. Le roi ayant refusé, diverses décisions rendues par les instances anti-corruption et la cour constitutionnelle (invalidation d’élections notamment) ont précipité une crise institutionnelle finalement "résolue" par le coup d’Etat militaire de 2006 contre Thaksin. Une nouvelle constitution encore plus sévère à l’encontre de la corruption a alors été rédigée en 2007 sous l’égide de l’armée, destinée à favoriser un gouvernement moins stable et moins majoritaire, soumis au veto d’une assemblée de juges, siégeant au sein des agences anti-corruption et de la cour constitutionnelle – le tout nommé par un Sénat lui-même à demi nommé par ces mêmes agences et le président de la cour constitutionnelle.

Aujourd’hui comme en 2006, les manifestants appellent au renversement d’un gouvernement bien élu [8], avec le concours, si possible, de l’armée et des agences anti-corruption. Pour les manifestants, il faut éradiquer le "système Thaksin", pour revenir à une sorte de "despotisme éclairé [9]" sous patronage royal. Les Chemises rouges, à l’inverse, plus tolérantes à l’égard de la corruption, considèrent le principe majoritaire comme l’essence même de la démocratie – et appellent à un rôle purement cérémonial pour l’institution monarchique [10].

Si les manifestations continuent à s’intensifier alors que les revendications ont été depuis longtemps satisfaites – le projet de loi d’amnistie controversé [11] à l’origine de la mobilisation a été aussitôt retiré –, c’est qu’il s’agit d’une "mobilisation de la dernière chance" pour les pro-royalistes. Le véritable enjeu est celui de la succession monarchique [12] – dont l’échéance se rapproche –, processus au cours duquel le rapport de forces entre les deux Thaïlande sera déterminant pour la continuité du régime.

Légende (photo de couverture) : Manifestations anti-gouvernement sur la rue Silom, Bangkok, décembre 2013.

Crédits (photo de couverture) : CC BY-NC-SA 2.0, Where Is Your Tooth Brush ?

Crédits (photo, corps de texte) : Stéphanie Martel.


[1Bangkok Post, “One killed as V day eve violence erupts”, 1er décembre 2013.

[2Cinq élections législatives ont eu lieu : 2001, 2005, 2006 (invalidées par la Cour Constitutionnelle), 2007 et 2011. Elles ont toutes été remportées par le parti favorable à Thaksin, le Thai Rak Thai [Les Thailandais aiment les Thailandais], reconstitué après sa dissolution en mai 2007 par la Cour Constitutionnelle sous le nom de Phalang Prachachon [La force du Peuple] puis de Phuea Thai [Pour les Thailandais] après la seconde dissolution du parti en décembre 2008 par la Cour Constitutionnelle.

[3Voir Nicholas Farrelly, “Why Democracy struggles”, in Australian Journal of International Affairs, 2013, Vol. 67, No. 3, pp. 281-296.

[4Michael Nelson, “Bangkok’s elitist coup”, in Far Eastern Economic Review, octobre 2006, pp. 27-30.

[5Anek Laothamatas, “A tale of two democracies : Conflicting perceptions of elections and democracy in Thailand”, in R.H Taylor, The Politics of elections in Southeast Asia, New York : Woodrow Wilson, 1996, pp. 201-223.

[6Andrew Harding, “New Asian Constitutionalism, Myth or reality ?”, Constitution Reform, Comparative perspectives, Nonthaburi :KPI, 2006, pp. 25-67.

[7Duncan Mc Cargo and Ukrist Pathmanand, The Thaksinization of Thailand, Copenhagen : NIAS, 2004, 277 p.

[8Les élections législatives se déroulent au scrutin mixte à un tour. Sur 500 députés, 375 sont élus au scrutin uninominal majoritaire à un tour dans 375 circonscriptions et 125 sur une liste nationale. Lors des élections du 3 juillet 2011, le Phuea Thai a remporté 265 sièges sur 500, avec 48% des voix au scrutin de liste, soit un peu moins de 16 millions de votes.

[9Thak Chaloemtiarana, The Politics of Despotic Paternalism, Chiang Mai : Silkworm, 2007.

[10Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thailande, Paris/Bangkok : IRASEC, 2013, 168 p.

[11Le projet de loi promettait une amnistie à toutes les personnes poursuivies pour des faits commis entre 2004 et 2013 en relation avec le conflit politique opposant les Chemises rouges aux Chemises jaunes. Il rencontra une forte opposition à la fois des Chemises rouges, attachées à voir poursuivis en justice les responsables de la répression de leurs manifestations contre le pouvoir en place en 2010, et des membres et sympathisants du Parti Démocrate dénonçant une manœuvre pour permettre à l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra, actuellement en exil, de rentrer en Thaïlande.

[12Eugénie Mérieau, « Réconciliation nationale et amnistie en Thaïlande », Péninsule, vol. 66, 2013 (1), pp. 47-63.

Doctorante en sciences politiques à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) Paris, Eugénie est diplômée de l'Institut d'Études Politiques de Paris (Science Po) et auteure de l'ouvrage Les Chemises Rouges de Thaïlande (IRASEC, 2013).

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