Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le super-typhon aux Philippines : la catastrophe n’était qu’une question de temps

mercredi 18 décembre 2013, par Justin Veuthey

Le 8 novembre 2013, le super-typhon Haiyan a pulvérisé le nord de l’île de Leyte, faisant plusieurs milliers de morts et environ 3 millions de déplacés. La tempête, l’une des plus puissantes de l’histoire, a tout rasé sur son passage, avec des rafales de 350 km/h et une onde de tempête (storm surge) de plus de cinq mètres. Cette vague de fond a déferlé sur la ville de Tacloban, balayant les modestes habitations et projetant de lourds navires jusqu’à l’intérieur des terres [1]. La négligence politique a amplifié la catastrophe, dont les effets auraient pu être mitigés par des stratégies de prévention.

Plusieurs semaines après le passage du super-typhon, plus de 13 millions de personnes sont toujours affectées [2]. Pourtant, la possibilité qu’un aléa naturel frappe la région était déjà omniprésente depuis longtemps. Les Philippines, et les Visayas orientales en particulier, sont la cible d’une vingtaine de cyclones tropicaux par année et d’un grand nombre de tremblements de terre, souvent dévastateurs. Les spécialistes de la réduction des risques savaient que la région était particulièrement exposée, et que ce n’était qu’une question de temps avant que Tacloban ne soit frappée de plein fouet.

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Les Visayas orientales.

Les Visayas orientales forment l’une des régions les plus pauvres de l’archipel, faiblement industrialisée et dont une grande partie de la population vit sous le seuil de la pauvreté malgré l’abondance des ressources naturelles [3]. Tacloban est le fief de la famille Romualdez [4] ; le maire est le neveu d’Imelda Romualdez-Marcos, la femme de l’ancien dictateur Ferdinand Marcos, dont le régime kleptocrate [5] s’est effondré en 1986 suite à un soulèvement populaire. Cela dit, ni les révolutions ni les aléas naturels annuels ne risquent de détrôner le clan Romualdez, tout comme le reste de la poignée de familles oligarchiques qui se partagent l’essentiel du pouvoir politique et économique [6] de cette ancienne colonie américaine.

Les structures étatiques qui auraient dû permettre une redistribution plus égalitaire des ressources ne sont pas en panne depuis qu’Haiyan a frappé ; elles n’ont jamais véritablement été mises en place. En effet, les grandes familles préservent un système politique profondément inégalitaire et pourri par l’omniprésence des relations patrimoniales [7]. C’est la masse du petit peuple philippin qui paye les frais de cette corruption, pataugeant jusqu’au cou dans un marasme féodal de pauvreté et d’exploitation. Pour de nombreuses personnes, la survie au jour le jour est éprouvante, et la moindre vague leur fait boire la tasse [8].

Haiyan était certes un typhon d’une puissance inhabituelle, mais il faut néanmoins souligner que l’État philippin a négligé beaucoup de mesures qui auraient pu être prises pour diminuer la vulnérabilité de la population. D’autres pays montrent plus de volonté politique quant à la sécurité de leurs citoyens [9]. Cuba, par exemple, réussit à faire des miracles avec bien peu de ressources techniques et de maigres moyens financiers. Chaque année avant le début de la saison des ouragans, la population cubaine participe à des exercices selon des plans d’évacuation au moyen desquels les lieux sécurisés sont identifiés et les personnes les plus vulnérables prises en charge [10].

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Vue aérienne sur la ville de Tacloban après le passage du super-typhon Haiyan, novembre 2013.

Les risques que d’autres catastrophes majeures se produisent continuent de peser sur les Philippines. C’est particulièrement le cas de Manille où s’entassent déjà plus de 12 millions d’âmes. Cette mégalopole est extrêmement vulnérable aux inondations, aux ondes de tempêtes, et – surtout – aux tremblements de terre. En effet, une importante ligne de faille tectonique traverse la capitale [11]. Comme c’était déjà le cas pour le super-typhon, la question n’est pas si, mais quand le prochain aléa naturel frappera les Philippines. Il est impératif que le gouvernement prenne ses responsabilités afin de réduire les risques d’une prochaine catastrophe.

Légende (photo de couverture) : Tanauan, Leyte, après le passage du super-typhon Haiyan, novembre 2013.

Crédits (photo de couverture) : UNHCR / R. Rocamora, CC BY-NC 2.0.

Crédits (image 1 - corps de texte) : seav, CC BY-NC 3.0. under GFDL.

Crédits (image 2 - corps de texte) : DFID - UK Department for International Development, CC BY 2.0.


[1Harris, R., 2013. « Why Typhoon Haiyan Caused So Much Damage », National Public Radio (NPR), 11 novembre. En ligne. http://www.npr.org/2013/11/11/244572227/why-typhoon-haiyan-caused-so-much-damage. Page consultée le 5 décembre 2013.

[2United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (UNOCHA), 2013. « Philippines : Typhoon Haiyan », Situation Report No. 15 (en date du 21 novembre 2013). En ligne. http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/OCHAPhilippinesTyphoonHaiyanSitrepNo15.21November2013.pdf. Page consultée le 21 novembre 2013.

[3National Statistics Coordination Board (NSCB) Region 8, Easter Visayas. En ligne. http://www.nscb.gov.ph/ru8/. Page consultée le 5 décembre 2013.

[4Lange, A., 2010. « Elites in Local Development in the Philippines » in Development and Change 41(1), pp. 53-76. En ligne. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1467-7660.2009.01632.x/abstract. Page consultée le 5 décembre 2013.

[5Denny, C., 2004. « Suharto, Marcos and Mobutu head corruption table with $50bn scams » in The Guardian, édition du 26 mars. En ligne. http://www.theguardian.com/world/2004/mar/26/indonesia.philippines. Page consultée le 5 décembre 2013.

[6Syjuco, M., 2013. « In the Philippines, clouds of a different colour » in The Globe and Mail, édition du 13 novembre 2013. En ligne. http://www.theglobeandmail.com/globe-debate/in-the-philippines-clouds-of-a-different-colour/article15396599/. Page consultée le 5 décembre 2013.

[7McCoy A., 1994. An Anarchy of Families. State and Family in the Philippines. Manille : Ateneo de Manila University Press.

[8Scott J., 1976. The moral economy of the peasant : rebellion and subsistence in Southeast Asia. New Haven : Yale University Press.

[9The United Nations Office for Disaster Risk Reduction. En ligne. http://www.unisdr.org/. Page consultée le 5 décembre 2013 et Santos, L. A., 2013. « An island of hope for DRR in the Philippines » in Disaster Risk Reduction (DevEx), édition du 19 November. En ligne. https://www.devex.com/en/news/an-island-of-hope-for-drr-in-the-philippines/82330#.UoviLE5B6zI.facebook. Page consultée le 5 décembre 2013.

[10Thompson, Martha (with Izaskun Gaviria),2004. Weathering the Storm : Lessons in Risk Reduction from Cuba, an OXFAM America Report. Boston : OXFAM America.

[11Lim, M., 2009. « Metro Manila urged to prepare for big quake, Experts say 7-8 magnitude tremor highly probable » in Philippine Daily Inquirer, édition du 17 juin.

Candidat au doctorat en géographie à l'Université de Montréal, Justin Veuthey s'intéresse aux impacts des inégalités socio-économiques sur la réduction de risque de catastrophes dues aux aléas naturels

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