Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le soft power à la sauce chinoise

Promotion d’une nouvelle image à l’étranger

jeudi 8 octobre 2015, par Florian Debry

« L’augmentation du soft power de la Chine est une mission étatique primordiale »

- Président Hu Jintao, 2006

Depuis 1990, le concept du soft power, développé par Joseph Nye, a fait une entrée fracassante dans le discours public. Il a été utilisé tout autant par les dirigeants politiques et les éditorialistes que par les académiques du monde entier. La Chine ne fait évidement pas office d’exception, bien au contraire. Les ouvrages relatant les efforts considérables consentis par le Parti communiste chinois afin d’augmenter l’influence culturelle de la Chine et d’améliorer son image internationale pullulent. Et ce ne sont pas les 7 à 10 milliards de dollars par an, dépensés pour le travail de publicité à l’étranger, qui viendront y mettre un frein. Cependant, les études du soft power de la Chine ont tendance à exagérer l’efficacité actuelle des efforts de promotion de Pékin.

Le soft power

Selon Nye, le pouvoir est la capacité d’obtenir un résultat désiré. Il se compose premièrement du hard power, qui repose sur la force armée ou les ressources économiques pour obtenir un résultat désiré. D’autre part, il comprend le soft power qui permet d’obtenir un résultat désiré en persuadant les autres acteurs d’agir dans son sens [1]. De ce fait, le soft power repose en grande partie sur la capacité d’attraction dont les principales sources sont la culture nationale, les valeurs politiques, et le modèle économique.

Le soft power chinois

Même si la plupart des chercheurs chinois en Relations Internationales s’accordent sur le rôle primordial du soft power dans le monde actuel et sur son influence sur l’image de la Chine à l’étranger, il n’y a pas de consensus sur ce qui doit composer le corps de ce dernier. Pour certains, la culture doit être au centre des actions mises en place pour promouvoir la Chine, alors que deux autres factions plus minoritaires privilégient des approches basées sur la croissance économique ou le système politique [2].

Premièrement, la promotion culturelle de la Chine fait partie d’un effort plus large de diplomatie publique. Cette dernière recherche à cultiver l’opinion publique à l’étranger pour promouvoir ses intérêts. Les principaux outils mis en place par Pékin sont l’éducation (Instituts Confucius, Chinese Scholarship Council), les initiatives médiatiques (CCTV, China Radio International, Xinhua, China Daily), et les expositions culturelles (Exposition universelle de 2010, années de la Chine, Europalia Chine). La mise en place et le financement de tels outils est rendue possible uniquement par le fort taux de croissance économique [3].

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Cérémonie d’ouverture le 8 octobre 2009 à Bruxelles de l’édition du festival Europalia consacré à la Chine en présence d’Albert II, roi des Belges, et Xi Jinping, Vice-Président chinois de l’époque. Crédits : Xinhua/Lan Hongguang.

Deuxièmement, le modèle de développement économique chinois est très répandu dans le discours intellectuel. Le gouvernement chinois, au nom de l’inapplicabilité culturelle d’un modèle national à une autre nation, n’a jamais officiellement approuvé ce concept. Cependant, les académiques soulignent que le Consensus de Pékin et le modèle de développement État/marché peuvent être vus comme des alternatives intéressantes pour certains États [4].

Finalement, pour quelques universitaires chinois, le système politique de la Chine devrait être la clé future de son soft power. Cependant, le système politique ne deviendra attirant pour d’autres pays que lorsqu’il aura atteint une capacité et une légitimité fortes. Cela n’est pas encore le cas [5].

Critiques du soft power chinois

D’une part, il y a une forte critique envers le concept même de soft power : il ne pourrait pas produire à lui seul une politique étrangère efficace. Joseph Nye répond à ses détracteurs par une nouvelle théorie appelée le smart power. Selon lui, si le soft power ne peut pas remplacer totalement l’utilisation du « bâton » (hard power) et de la « carotte » (economic power), il peut au moins permettre d’en économiser beaucoup. Il est donc nécessaire de développer des stratégies intelligentes qui combinent à la fois le soft et hard power [6].

D’autre part, contrairement à Nye dans son article sur le soft power chinois [7], certains auteurs et diplomates pensent que l’applicabilité du concept même pose problème, car son essence se trouve dans l’expérience américaine. Le ruanshili (软实力), la traduction chinoise du soft power, aurait une signification différente du concept de Nye. Pour les Chinois, le ruanshili est une stratégie en soi, s’instaurant dans la logique confucéenne, où « l’usage de la force morale est bien plus efficace que celui de la force physique » [8]. Le soft power chinois n’aurait donc pas le pouvoir de contrainte comme antonyme [9]. De plus, certains diplomates chinois, comme Sha Zukang, rejettent catégoriquement l’idée du concept de Nye appliqué à la Chine, le voyant une approche condescendante et créée par les pays riches occidentaux [10].

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Pavillon de la Chine lors de l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010. Crédits : Xinhua.

L’influence des actions du soft power sur l’image de la Chine à l’étranger

Même s’il est particulièrement difficile d’évaluer l’impact des actions du soft power sur l’image d’un pays à l’étranger, plusieurs sondages d’opinion peuvent servir d’indicateur. Selon ceux-ci, l’affinité de la population envers la Chine serait globalement en baisse, même si elle reconnaît la croissance de son importance mondiale. L’analyse plus précise de ces données tend à montrer deux phénomènes distincts. D’un côté, l’attraction de la Chine est plus importante dans les pays en voie de développement. En 2010, les sondages montraient que les populations africaines avaient la vision la plus positive de la Chine, suivies par celles d’Amérique du Sud et Centrale, du Pakistan et des pays continentaux d’Asie du Sud-Est. D’un autre côté, les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie du Nord-Est ne se font qu’une idée mixte, voire négative, de la Chine. Ces données suggèrent donc que l’engagement diplomatique et l’assistance économique de la Chine auprès des pays émergents ont eu plus de bénéfices que les efforts de Pékin envers les pays les plus riches [11].

Conclusion

La Chine dispose d’un potentiel de soft power très important. Cependant, celui-ci reste encore trop bridé par des décisions politiques néfastes à l’image du pays au niveau international. Les tensions avec Taiwan, la répression des mouvements identitaires au Tibet et au Xinjiang, la censure artistique et les investissements militaires importants en sont les exemples les plus marquants. Selon Nye, le soft power réel vient de la société et non du gouvernement. De ce fait, « peu importe le financement du messager et à quel point le message est répandu, au final c’est toujours la réalité qui forgera l’image de la Chine dans le monde » [12]. Pour Shambough, le soft power ne peut être construit à la manière des lignes de chemin de fer à grande vitesse chinoises, c’est-à-dire en investissant de l’argent et en espérant y voir un développement futur. Pour lui, au contraire, le soft power se mérite [13]. Selon Nye, la Chine n’égalera donc pas le soft power des États-Unis tant qu’il n’y aura pas un réel changement dans le système politique domestique de la Chine [14]. Cette dernière phrase résume parfaitement le caractère ethnocentré de son concept et donne donc peut-être raison à ses détracteurs, ou du moins laisse ouverte la possibilité de réfléchir à son applicabilité.

Crédits (photo couverture) : Rickshaws at the Drum Tower. Trey Ratcliff https://www.flickr.com/photos/stuckincustoms/6267522231/in/photostream/


[1Nye, J.S.. 2004. Soft Power. Jackson : Perseus, p. 5.

[2Shambaugh, D. 2013. China Goes Global : The Partial Power. Oxford University Press, pp. 212-14.

[3Kurlantzick, J. 2007. Charm Offensive : How China’s Soft Power Is Transforming The World. Yale University Press, pp. 62-81.

[4Shambaugh, D. 2013. Ibid., pp. 214-15.

[5Ibid.

[6Nye, J.S. 2009. Get Smart : Combining Hard and Soft Power. Dans Foreign affairs, juillet-août.

[7Nye, J.S. 2005. The Rise of China’s Soft Power. Dans Wall Street Journal Asia. 29 décembre 2005

[8De la Maisonneuve, E. 2012. Chine : l’envers et l’endroit. Editions du rocher. pp. 64-65.

[9Ibid.

[10Ibid.

[11Reilly, J. 2012. Soft Power in Chinese Foreign Policy : Concepts, Policies and Effectiveness. In Kavalski E. (ed.) The Ashgate Research Companion to Chinese Foreign Policy. Ashgate Publishing Company. pp. 131-33.

[12Nye, J.S. cité dans Shambaugh, D. 2010. China Flexes its Soft Power. Dans New York Times, 7 juin.

[13Shambaugh, D. 2013. Ibid. p. 267.

[14Nye, J.S. 2005. Ibid.

Candidat au doctorat en science politique à l'Université de Montréal, Florian Debry s'intéresse principalement à la Chine, particulièrement aux questions de l’image nationale à l’étranger et des mécanismes de lobbying devant la promouvoir plus positivement.

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