Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le saola et l’avenir de la conservation en Asie du Sud-Est continentale

mercredi 17 décembre 2014, par C. Michele Thompson

Le saola, ou Pseudoryx ngetinhensis, est un « nouvel » animal, « découvert » en 1992 sur les hautes terres entre le Laos et le Vietnam. J’ai appris l’existence du saola en mars 1993, lors d’une conversation avec le professeur Trần Quốc Vượng. Mon intérêt pour les conséquences de la découverte du saola découle de cette rencontre.

Le professeur Vượng m’a montré le crâne intact d’un animal qui m’était alors inconnu. Ce crâne était long et étroit, disposant de deux cornes considérablement plus longues que le crâne lui-même. Vượng m’a alors demandé si j’avais déjà entendu parler du Pseudoryx ngetinhensis, ou du saola, ce à quoi j’ai répondu par la négative. Le crâne en main, il a ensuite déclaré : « C’est ça, un saola. J’ai ce crâne depuis presque dix ans. Pourtant, en mai dernier, des scientifiques ont « découvert » l’existence du saola et lui ont donné le nom scientifique de Pseudoryx ngetinhensis » [1]. Vượng m’a appris que les groupes minoritaires habitant les montagnes du Vietnam connaissaient depuis longtemps l’existence du saola, mais que les scientifiques –occidentaux – ne les avaient pas crus. « Maintenant qu’ils l’ont nommé, ils le réclameront pour eux et le saola risque de ne pas survivre à sa découverte » [2], a-t-il ajouté.

Ces remarques étaient prémonitoires. Plusieurs organismes tels l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et le Fonds mondial pour la nature (WWF) ont en effet publié des articles quelques années plus tard dont les titres étaient pour le moins évocateurs, dont « Last Chance to Save the Saola from Extinction » et « Recently Discovered, Already Threatened. » [3]

En 2014, douze ans après sa « découverte », le saola est l’un des mammifères les plus rares au monde et parmi les plus menacés. Il est même tellement rare et isolé sur le plan génétique que les taxinomistes l’ont classé non seulement comme faisant partie d’un genre (Pseudoryx) distinct, mais lui ont attribué sa propre tribu (Pseudorygini) au sein de la sous-famille des Bovinae [4]. Rares sont les mammifères à être les seuls représentants d’un genre génétique. Il est encore plus inhabituel pour un mammifère d’occuper à lui seul sa propre tribu et sans non plus que d’autres sous-espèces n’y soient répertoriées.

Le saola n’est pas seulement rare de par sa classification taxinomique, qualitativement si l’on peut dire, il l’est également d’un point de vue quantitatif. Aucun scientifique n’a jamais vu de saola à l’état sauvage ; toutefois au moins quinze spécimens sont morts après avoir été capturés dans le cadre d’études scientifiques. La « découverte » officielle de 1992 a en fait capitalisé sur des « trophées de chasse d’un large mammifère inconnu, suspendu aux chevrons de maisons locales » [5] repérés par des biologistes vietnamiens et étrangers, membres d’une équipe d’inspection dans la réserve naturelle de Vũ Quang [6]. Fin 1993, les scientifiques avaient amassé plus d’une vingtaine de spécimens incomplets à partir desquels la taille moyenne du saola a pu être estimée, de même que sa physionomie (incluant des glandes maxillaires de taille inhabituelle), son régime alimentaire, son comportement dans certaines situations et ses habitudes sociales, entre autres questions importantes pour les zoologistes [7]. Des informations sur l’habitat naturel du saola, rapportées par des habitants de la zone frontalière entre le Laos et le Vietnam qui connaissaient son existence avant sa « découverte », ont pour leur part été provisoirement acceptées par les scientifiques [8]. Au fil des ans, plusieurs clichés du saola à l’état sauvage ont également pu être pris, à l’aide de caméras télécommandées [9]. On compte parmi ceux-ci quelques photos ensuite diffusées par les médias internationaux en novembre 2013, les premières en près de cinquante ans. Ces clichés prouvent qu’il y avait au moins un saola encore en vie l’année dernière.

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Crédits : Wikimedia Commons - CC BY-SA 3.0.

Trois photos du spécimen ont en fait été prises à l’aide d’une même caméra cachée, mais seulement une, la meilleure, a été diffusée [10]. Cette photo, aujourd’hui célèbre, n’est cependant pas très impressionnante d’un point de vue photographique, puisqu’elle a été prise de nuit et que le film infrarouge [11] a produit une image plutôt floue. Par contre, elle est suffisamment claire pour que l’on puisse confirmer qu’il s’agit bien d’un saola. Cette certitude repose sur les cornes de l’animal. Les deux cornes étrangement longues, presque asymétriques, sont nettes sur la photo même si une grande partie de la tête de l’animal est hors champ. Mentionnons que la raison pour laquelle le saola est souvent comparé à une licorne tient à sa rareté et non au fait que l’animal ne posséderait qu’une seule corne.

La photo a été prise le 7 septembre 2013 mais les caméras télécommandées ne sont pas vérifiées tous les jours. Le WFF et le Saola Working Group ont soigneusement pris en compte les conséquences potentielles de la diffusion de ces photos et évalué toute information qui pourrait être déduite de celles-ci avant de faire une annonce officielle le 13 novembre. Afin d’éviter que l’on ne se précipite à l’endroit où le saola avait été photographié en vue de le capturer ou de le tuer, la localisation des caméras n’a pas été communiquée, pas plus que le nom de la zone protégée – il y en a un certain nombre dans la région – où elles avaient été installées, pour empêcher d’éventuels braconniers d’en profiter [12].

L’existence de ces photos et la confirmation qu’il existe encore au moins un saola vivant dans les forêts du Vietnam rend pertinente l’évaluation des impacts sur la conservation biologique en Asie du Sud-Est continentale et sur les populations autochtones qui habitent ce territoire. Les recherches préalables effectuées sur le saola et en particulier cette « découverte » ont eu des conséquences importantes, tant pour les scientifiques impliqués que pour le saola en tant qu’espèce, ainsi que pour les peuples minoritaires qui ont été affectés par l’intérêt grandissant porté au mammifère. Une vue d’ensemble des récents développements dans le domaine donnent néanmoins espoir non seulement pour le saola, cette espèce fascinante, mais également pour les communautés qui habitent cette zone depuis des millénaires et qui sont désormais les acteurs locaux d’un effort international pour protéger l’habitat de l’animal.

Traduit de l’anglais par Félix Bourret et Stéphanie Martel, avec la collaboration de Laurence Monnais, professeure titulaire au Département d’histoire de l’Université de Montréal.

Crédits (photo de couverture) : WWF. En ligne. http://www.worldwildlife.org/species/saola (page consultée le 17 décembre 2014).


[1Communications personnelles avec Trần Quốc Vượng (mars 1993). Vượng devait avoir appris le nom scientifique du saola par ses contacts au sein de la communauté académique de Hà Nôi puisque le nom de Pseudoryx ngetinhensis n’a été officialisé que le 3 juin de la même année.

[2Ibid.

[3IUCN, 2009. « Last Chance to Save the Saola from Extinction ». En ligne. http://www.iucn.org/fr/?3851/Last-chance-to-save-Saola-from-extinction--IUCN (page consultée le 1 décembre 2014) et WWF, « Saola – Species ». En ligne. http://www.worldwildlife.org/species/finder/saola/saola.html (page consultée le 1er décembre 2014). Cette organisation était appelée le Wildlife Fund jusqu’en 1986 quand elle est devenue le World Wide Fund for Nature. La branche américaine est toujours légalement appelée World Wildlife Fund. Une publication récente dans le magasine Science a aussi prédit que le saola ne survivrait pas longtemps à sa « découverte ». Stone, Richard, 2006. « The Saola’s Last Stand », Science 314 (5804) : 83.

[4Hermandez-Fernandez, M. et E.S. Vrba, 2005. « A Complete Estimate of the Phylogenetic Relationships in Ruminantia : A Dated Species-level supertree of the Extant Ruminants », Biological Review 80 : 269-302

[5Sterling, Eleanor Jane, Martha Maud Hurley et Le Duc Minh, 2006. Vietnam : A Natural History. New Haven : Yale University Press, 14.

[6Vu Van Dung et Do Tuoc, 2004. « The Discovery of the Saola (Pseudoryx Nghetinhensis) in Vietnam, » in James Hardcastle ed. Rediscovering the Saola, compte-rendu de l’atelier « Rediscovering the Saola : A Status rRview and Conservation Planning Workshop ». Hanoi : WWF Indochina Programme. pp. 11-14. En ligne. http://assets.panda.org/downloads/saolaproceedingenglish.pdf (page consultée le 1er décembre 2014).

[7Robichaud, William et Robert Timmins. « The Natural History of Saola (Pseudoryx Nghetinhensis) and the Species’ Distribution in Laos based on the Workshop Presentation ‘Saola Ecology : The Bare Basics (i.e., all we know)’ in Rediscovering the Saola, 14-23. Voir aussi le survol des publications scientifiques et populaires sur le saola sur Ultimate Ungulates Website En ligne. http://ultimateungulates.com (page consultée le 1er décembre 2014).

[8Voir la discussion sur l’utilisation de l’information tirée des témoignages des populations locales par Robichaud et Timmins, p. 2. Voir aussi Schaller, G. et A. Rabinowitz, 1995. « The Saola or Spindlehorn Bovid Pseudoryx Nghetinhensis in Laos » in Oryx :the Journal of the Fauna Preservation Society 29 (2):107-114 et Vu Van Dung et al. 1994. « Discovery et Conservation of the Vu Quang Ox in Vietnam » in Oryx : the Journal of the Fauna Conservation Society 28 (1) : 16-21.

[9Sterling, Hurley et Minh, op. cit., 14 ; 19-20. Si l’on n’est pas certain de l’effet de ces caméras sur le saola, comme Ken MacLean le note, certaines photos montrent le saola « surpris ». Communications personnelles, 24 mai 2009.

[10Robichaud, Bill. 2013. « Saola Update : November 2013, part 2 : Saola Photographs » email au Saola Working Group.

[11Ibid.

[12Bill Robichaud tel que cité par Jeremy Hance dans « Asia’s Unicorn Photographed », 2.

Professeure d’histoire de l’Asie du Sud-Est à la Southern Connecticut State University, C. Michele Thompson est titulaire d’un PhD en histoire de l’Université de Washington. Ses travaux portent sur l’histoire de la médecine traditionnelle vietnamienne, de la médecine coloniale française en Indochine et sur les enjeux contemporains de l’histoire de la biologie et des études environnementales en Asie du Sud-Est continentale.

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