Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le renouveau du confucianisme en Chine : entre discours médiatisé et initiative locale

mercredi 3 décembre 2014, par Alex Payette

Le renouveau du confucianisme en Chine contemporaine possède plusieurs visages et s’exprime de différentes façons. Depuis le début des années 1980, on assiste à un regain d’intérêt pour ce dernier dans les débats intellectuels [1]. Cela dit, ces débats ainsi que les conceptions du confucianisme qui sont mobilisées prennent plusieurs tangentes. Le confucianisme peut ainsi être considéré aujourd’hui comme « politique » [2], une religion [3] ou une philosophie/un système culturel.

Bien qu’une partie du renouveau confucéen soit l’initiative du Parti communiste chinois (PCC), il existe également un pan plus « empirique » de ce renouveau qui s’exprime en dehors des frontières de l’« orthodoxie confucéenne » [4] définies par le Parti-État. En ce sens, l’objectif de ce bref article est de souligner les différences qui existent entre un confucianisme « médiatisé » [5] et un confucianisme « vécu », qui est plus souvent d’« initiative locale » [6].

Premièrement, au sein du confucianisme dit « médiatisé », on retrouve des intellectuels engagés, comme Kang Xiaoguang (康晓光) [7], Jiang Qing (蒋庆) [8], Chen Ming (陈明) [9] et Peng Yongjie (彭永捷) [10]. Des intellectuels plus « classiques » peuvent également être identifiés à ce courant, qui s’intéressent à la doctrine confucéenne, mais en des termes plus philosophiques : Zhang Rongming [张荣明] [11], Cai Degui [蔡德贵] [12], Gan Chunsong [干春松] [13], Zhao Fasheng [赵法生] [14], etc. [15] Cela dit, les membres du premier groupe se sont révélés plus influents.

Kang Xiaoguang [16] met de l’avant la notion de « gouvernement bienveillant » (仁政) [17], en tant que troisième voie pour le développement politique chinois, rejetant ainsi à la fois la démocratie et le communisme. Il s’agit de venir justifier le maintien de l’autoritarisme par le biais de la mise en place d’un nationalisme culturel ayant, contrairement au marxisme, une certaine résonance dans la population chinoise. Il faut noter que cette notion s’inspire en partie du néo-autoritarisme des années 1990 [18].

Du côté de Jiang Qing, l’un des auteurs confucéens les plus connus aujourd’hui dans les milieux intellectuels occidentaux [19], on privilégie la notion de « politique de la voie royale » et un confucianisme religieux (儒教) servant à préserver la Chine des invasions culturelles barbares et ainsi remplir de son essence originelle la « maisonnée spirituelle » [20] de la nation chinoise.

Enfin, on retrouve également dans cette catégorie des discours comme celui de Chen Ming, qui aborde le confucianisme comme une « religion civile » [21]. Selon Chen, l’utilisation du confucianisme viendrait ressourcer la nation chinoise, redonner sens aux figures symboliques et remodeler l’expérience politique du peuple en fonction de cet héritage [22].

Le PCC porte une attention particulière à ce type d’interventions. En fait, ce dernier, étant donné ses fondements communistes, refuse de parler du confucianisme comme une religion. Le confucianisme est pour le Parti un ensemble de pratiques culturelles et de traditions. Cela lui permet de participer ouvertement aux événements confucéens (la célébration de l’anniversaire de Confucius, par exemple). Le PCC se présente même parfois comme défenseur de la tradition nationale. Cependant, le confucianisme ne fait pas l’unanimité au sein du Parti. Comme le dit Ai Jiawen, le Parti adopte une attitude distante vis-à-vis du confucianisme, mais tout de même intéressée [23].

Lorsque l’on s’écarte de ces discours médiatisés, il est également possible d’observer un autre de type de confucianisme, exprimé et diffusé par des groupes et des intellectuels locaux [24]. D’emblée, il faut noter que ceux-ci ne possèdent pas les mêmes moyens financiers et organisationnels que les groupes inféodés à l’État.

Plusieurs études de terrain [25] ont permis d’identifier certaines tendances concernant le confucianisme d’initiative locale [26]. Dans la plupart des cas observés, on observe un retour de l’enseignement rituel (礼教), avec un accent mis sur l’étiquette (礼仪), la révérence à Confucius et la révérence aux ancêtres. On y enseigne également exclusivement, dans la grande majorité des cas, les classiques confucéens (c’est-à-dire les « quatre livres et les cinq classiques »). Fait intéressant, les élèves font aussi l’apprentissage du « classique de la piété filiale » et doivent, dans certains cas, apprendre à « servir la communauté ». Il est important pour ces groupes d’enseigner la culture confucéenne, surtout les manières et les traditions, afin de pallier la rupture entre les générations. Selon les dirigeants de ces groupes, l’enseignement du confucianisme est crucial pour la survie de la culture et de la nation chinoise. L’invasion des « idées occidentales » a affaibli l’essence de la Chine et est responsable de la crise morale que traverse cette dernière.

Il est possible de remarquer également dans certains cas des expressions identitaires particulières, liées à l’ethnie majoritaire Han. On fait l’analogie entre les notions d’« études nationales », de « tradition », de « confucianisme » et d’« ethnie Han ». Cela pose plusieurs problèmes, notamment celui de l’intégration ou encore de l’exclusion des minorités non-Han qui ne partagent pas cette tradition [27].

Certaines différences peuvent être soulignées entre les renouveaux « médiatisé » et « vécu » du confucianisme en Chine. Le premier est beaucoup plus engagé politiquement et met de l’avant l’idée de fonder l’ordre politique sur des bases confucéennes en faisant dans certains cas du confucianisme une religion d’État. On y retrouve aussi des intellectuels qui n’abordent le confucianisme qu’en des termes philosophiques, respectant ainsi les limites posées par le Parti.

Du côté du second, on remarque un fort accent sur les rites et l’enseignement ainsi que certaines expressions identitaires qui se trouvent en dehors du contrôle de l’État. On n’y retrouve pas les prétentions politiques qu’ont certains membres du premier groupe, mais plutôt une vision assez pragmatique du confucianisme, qui se concentre sur son rôle pour l’avenir de la société chinoise. En ce sens, le renouveau du confucianisme s’exprime de différentes manières et à ce titre, il n’existe pas un, mais bien des renouveaux confucéens en Chine continentale aujourd’hui.

Légende (photo de couverture) : Hall du nouveau savoir classique de Weifang, 2013.

Crédits (photo de couverture) : Alex Payette.


[1Makeham fait à ce titre un très bon résumé de ces débats. Voir Makeham, John. 2008. Lost Soul : ‘Confucianism’ in Contemporary Chinese Academic Discourse. Cambridge : The Harvard University Asia Center.

[2Le « confucianisme politique » actuel est principalement associé à Jiang Qing (蒋庆). Jiang, Qing. 2003. 政治儒学:当代儒学的转向, 特质与发展 [Political Confucianism : Contemporary Confucianism direction, characteristics and development]. Beijing : SDX & Harvard-Yenching Academy.

[3La question épineuse du confucianisme en tant que religion n’est pas nouvelle. Ce débat remonte à Kang Youwei (康有为) ainsi qu’au mouvement du 4 mai 1919.

[4Le Parti définit, par le biais d’institutions qui lui sont inféodées (ex. la Fondation Confucius de Chine), la manière dont le confucianisme peut être étudié en Chine et se pose en tant qu’autorité en la matière. Voir la notion d’autorité culturelle du Parti chez Pal. Nyiri, Pal. 2006. Scenic spots : Chinese tourism, the state and cultural authority. Seattle : University of Washington Press ; Nyiri, Pal. 2010. Mobility and cultural authority in contemporary China. Seattle : University of Washington Press.

[5Dans le sens de transmis par des intermédiaires, soit le confucianisme dont on entend parler par le biais de certains intellectuels.

[6Ce terme est emprunté à Thoraval et Billioud. Billioud, Sébastien et Thoraval, Joël. 2008. « Anshen Liming ou la dimension religieuse du Confucianisme » in Perspectives Chinoises 3 : 96-116 ; Billioud, Sébastien et Thoraval, Joël. 2009. « Lijiao : le retour en Chine continental de cérémonies en l’honneur de Confucius » in Perspectives Chinoises 4 : 87-107.

[7Kang dirige l’Institut de recherche sur les groupes à but non lucratif de l’Université du Peuple chinois.

[8Actuellement confucéen de profession, Jiang a établi et dirige le temple de Yangming dans la ville de Guiyang depuis 2001.

[9Chen est associé à l’Académie chinoise des sciences sociales et directeur de la revue La Voie originelle.

[10Peng est professeur de philosophie à l’Université du Peuple chinois et vice-directeur du centre de recherche sur Confucius.

[11Zhang est professeur d’histoire à l’Université Nankai.

[12Cai est professeur et écrivain à l’Université du Shandong à Jinan.

[13Gan est professeur de philosophie à l’Université de Beijing et secrétaire de l’Association chinoise des études sur Confucius.

[14Zhao est secrétaire et vice-directeur du Centre de recherche sur le confucianisme de l’Institut des religions du monde de l’Académie chinoise des sciences sociales.

[15Il n’est pas possible de faire une énumération exhaustive des spécialistes du confucianisme en Chine.

[16Pour une analyse plus approfondie de Kang, voir Ownby, David. 2009. « Kang Xiaoguang et le projet d’une religion confucéenne. Itinéraire d’un intellectuel engagé » in Perspectives Chinoises 4 : 109-120. Fait intéressant à noter, Kang est également très près du PCC.

[17Kang, Xiaoguang. 2004. « 仁政;权威主义国家的合法性理论 [Benevolent Government : Towards a Theory of Legitimacy for Authoritarian States.] » 战略和管理 [Strategy and management] 2 : 108-11 ; Kang, Xiaoguang. 2005. 仁政 : 中国政治发展的第三条道路 [Benevolent Government : A Third Path for China’s Political Development]. Singapore : 世界科技出版社 [World tech info press].

[18Le néo-autoritarisme est une mouvance politique qui a pris naissance en Chine dans les années 1980. Elle suppose que durant le processus graduel de modernisation, un gouvernement autoritaire est nécessaire afin de maintenir la stabilité.

[19En partie de par l’intérêt que lui portent des individus comme Daniel Bell. Bell, Daniel A. et Ruiping Fan (dir.). 2013. A Confucian Constitutionnal order. How China’s Ancient Past Can shape its Politicial future. Princeton : Princeton University Press.

[20Ce terme n’est pas spécifique à Jiang, on le retrouve également chez Zhang Liwen (张立文), président de l’Institut des études confucéennes à l’Université du peuple chinois. Zhang, Liwen. 2007. « 论儒教的宗教性问题 [On the issue of the Religious Nature of Confucianism] » 学术月刊 [Academic Monthly] 39 (9) : 28-32.

[21Notion reprise de Robert Bellah. Bellah, Robert N. 1970. Beyond Belief : Essays on Religion in a Post-Traditionalist World. New York : Harper and Row publishers.

[22Chen, Ming. 2012. « 儒教:作为一个宗教 [Confucianism : as a religion] » 哲学分析[Philosophical Analysis] 3 (2) : 35-55.

[23Ai, Jiawen. 2009. « Two Sides of One Coin : the party’s attitude toward Confucianism in contemporary China » in Journal of Contemporary China 18 (61) : 689-701.

[24Sébastien Billioud parlait d’ailleurs de « ceux qui amènent le confucianisme aux masses ». Billioud, Sébastien. 2010. « Carrying the Confucian Torch to the Masses : The Challenge of Structuring the Confucian Revival in the People’s Republic of China » in Oriens Extremus 49 : 201-224.

[25Notamment dans le Temple saint de Confucius [孔圣堂] de Shenzhen, le Hall des études nationales du devenir vertueux [成贤国学馆] de Beijing, l’Académie des études nationales de Qufu [曲阜国学院], l’Académie Le Jardin du Printemps de Qufu [曲阜春耕园书院], le Hall du nouveau savoir classique de Weifang [潍坊新知经典学堂].

[26Ces cas ont tous fait l’objet d’enquêtes de terrain durant l’été 2012 et 2013.

[27Nakajima, Takahiro. 2009. « Religion et sécularisation en Chine. Pour un confucianisme critique » in Haneda, Masashi (ed.). Sécularisations et Laïcités. Tokyo : The University of Tokyo Center for Philosophy, UTCP 7 : 79-92.

Candidat au doctorat en science politique, Alex Payette est également professeur à temps partiel à l’Université d’Ottawa. Il est titulaire d’une maîtrise en politique comparée.

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