Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le mont Fuji inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO

La difficile conciliation entre conservation et tourisme au Japon

vendredi 2 août 2013, par Sachiyo Kanzaki

L’inscription du mont Fuji au patrimoine mondial de l’UNESCO devrait en principe favoriser sa préservation. Or, cet événement encourt également un certain nombre de risques pour le site, qui tiennent à la difficile conciliation dans la pratique entre la promotion du tourisme et la conservation. L’influence positive de cette nomination sur la préservation du mont Fuji n’est pas évidente, et dépend en fait en bonne partie de la manière dont le gouvernement japonais conçoit les avantages associés au programme de l’UNESCO. La promotion de l’industrie touristique [1] et les gains économiques qui en découlent ont régulièrement pris le pas sur l’objectif de conservation de tels sites au Japon au cours des dernières années.

La désignation du mont Fuji au patrimoine mondial de l’UNESCO [2] en juillet 2013 a entraîné une explosion de fierté nationale à travers le pays et a attiré une attention sans précédent de la part des médias japonais. En comparaison, l’inscription en 1993 des premiers sites japonais au patrimoine mondial n’avait suscité qu’un intérêt limité.

L’inscription du mont Fuji comme site « naturel » à la liste du patrimoine mondial a été refusée plusieurs fois par le passé étant donné des problèmes persistants de pollution sur certains versants de la montagne. Le site a finalement été identifié comme « lieu sacré et source d’inspiration artistique » [3] et classé comme site « culturel », un statut qui ne le soumet pas aux mêmes restrictions en matière de préservation de l’environnement [4].

La grande majorité des sites culturels dont le Japon a fait valoir la candidature auprès de l’UNESCO attiraient déjà un important nombre de touristes japonais. Alors que les impacts négatifs du tourisme sur le patrimoine dans plusieurs pays d’Asie est un sujet récurrent en anthropologie, la question est assez peu étudiée en ce qui concerne le Japon, où il existe pourtant une longue tradition de tourisme intérieur [5]. Cela ne signifie pas pour autant l’absence de controverse entourant la promotion de l’industrie du tourisme dans ce pays.

L’accès à certains sites situés sur l’île de Yakushima, inscrite au patrimoine mondial en 1993, est payant depuis que l’affluence importante de touristes a créé des problèmes de gestion des déchets, de logistique (l’installation de toilettes publiques, notamment) et de perturbation de l’habitat de certaines espèces animales et végétales. Ces « frais de coopération volontaire » n’ont pourtant pas permis de limiter directement le nombre de touristes [6].

L’arrivée massive d’autobus de touristes qui a suivi l’inscription de l’ancienne mine d’argent Iwami Ginzan au patrimoine mondial en 2007 a causé des problèmes importants de pollution atmosphérique et sonore pour les quartiers environnants. Par la suite, la circulation d’autobus a été interdite à partir d’une certaine distance du site.

Les problèmes liés au tourisme ont été exacerbés après la désignation de ces sites au patrimoine mondial. L’augmentation de l’attrait touristique qui en découle n’est par conséquent pas toujours considéré comme bénéfique. En ce qui concerne le mont Fuji, l’alpiniste japonais Noguchi Ken [7] s’est publiquement opposé à la nomination du mont Fuji en raison de risques de dégradation de l’environnement liés au tourisme. Les développements observés dans le cadre de l’inscription du site sur la liste illustrent une tendance similaire aux cas précédemment mentionnés.

Depuis l’inscription du mont Fuji au patrimoine mondial, une tarification de 1000 yens (10$) pour l’accès au site a été mise en place comme projet pilote. Elle devrait entrer officiellement en vigueur à partir de l’an prochain. Bien que cette mesure puisse paraître participer à un contrôle du nombre de visites en vue de la préservation de la montagne, elle paraît contradictoire à l’inscription du mont Fuji au patrimoine culturel, plutôt que naturel. Comme mentionné précédemment, le site n’est pas soumis aux obligations de préservation et de protection du patrimoine naturel. De plus, la nomination comme site culturel résulte entre autres d’un manque de volonté politique de la part du gouvernement japonais de s’attaquer aux problèmes de pollution sur le site. L’instauration de frais d’accès ne traduit donc pas nécessairement un objectif de conservation. Ainsi, les motivations de cette candidature au patrimoine culturel ne paraissent pas tout à fait transparentes et il paraît envisageable que les gains économiques issus de l’accroissement du nombre de touristes résultant de la reconnaissance de l’UNESCO priment sur l’objectif de conservation du site qui est censé sous-tendre le programme.

Il ne va pas de soi que l’inscription d’un site au patrimoine mondial de l’humanité permette de le préserver. Le cas du site archéologique de l’ancien palais Heijō, l’un des monuments historiques de l’ancienne capitale de Nara, illustre bien cette tendance. En effet, le site a vu son niveau de menace à la conservation passer de « faible » au moment de sa nomination en 1998, à « élevé » en 2011. Selon l’UNESCO [8], cette situation est en bonne partie due à l’implantation de projets de développement sur le site et ses environs, sans consultation significative de la population locale [9]. Le gouvernement a d’ailleurs justifié le "réaménagement" du site en 2012 en soulignant les avantages touristiques du projet pour la ville de Nara [10].

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Réaménagement du site de l’ancien palais de Heijō. Crédits : Save Nara Palace Organization.

Il semble impératif que le gouvernement détermine avec plus de transparence la nature des bénéfices qu’il souhaite tirer du programme du patrimoine mondial de l’UNESCO pour le Japon. Les avantages reliés à l’industrie du tourisme semblent peu compatibles avec les objectifs de préservation et de conservation des sites désignés.

Légende (photo de couverture) : Thirty-Six Views of Mt. Fuji : Inume Pass in Kai Province, de Katsushika Hokusai.
Crédits photo : Digital Gallery of Keio University Library.


[1Depuis 2003, le tourisme est devenu une industrie soutenue activement par le gouvernement. Cette année-là, la campagne gouvernementale Visit Japan a été lancée sur la base d’une idée du premier ministre Koizumi Jun’ichirō. L’objectif était de doubler le nombre de touristes étrangers au pays d’ici 2010, pour le porter à 10 millions. Dans ce contexte, la Tourism Nation Promotion Basic Law a été adoptée en 2007, en plus de la création d’une une agence de tourisme nationale intégrée au Ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme.

[2La date d’inscription à la 37e session du Comité du patrimoine mondial, qui a eu lieu à Phnom Penh, au Cambodge, est le 22 juin 2013.

[3Plusieurs œuvres artistiques ont le mont Fuji comme source d’inspiration, dont la plus célèbre est sans contredit Les Trente-six vues du mont Fuji (Fugaku sanjūrokkei), la série de 46 estampes réalisées par Katsushika Hokusai au 19e siècle.

[4Un site reconnu au patrimoine mondial peut être soit naturel ou culturel. Chaque État en lice doit soumettre un inventaire du patrimoine naturel et culturel sur son territoire. Les États s’engagent à la protection, à la conservation et à la mise en valeur des sites désignés. Dans le cas du Japon, le processus de mise en candidature du patrimoine mondial de type culturel passe d’abord par une série d’études d’un comité spécialisé au sein de l’Agence pour les affaires culturelles, et celui du patrimoine mondial de type naturel, par une série d’études par un comité du Ministère de l’Environnement et de l’Agence des forêts. Ensuite, la sélection des sites recommandés est faite lors de la conférence sur la Convention du patrimoine mondial, à laquelle assistent les différents ministères et agences gouvernementales concernés, notamment le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT) et le Ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme (MLIT). Les recommandations sont ensuite transmises à l’UNESCO sous forme de liste indicative par l’intermédiaire du Ministre des Affaires étrangères. Pour plus de détails, voir l’article 11 de la Convention de l’UNESCO pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel de 1972.

[5Par exemple, le célèbre pèlerinage au sanctuaire d’Ise était l’une de rares occasions pour les Japonais de castes inférieures à l’époque Tokugawa (17e-19e siècle) de voyager à l’extérieur de leur domaine.

[6Ichikawa, Satoshi 2008. Sekaiisan tōrokugo no yakushima no kadai to ekotsūrizumu no genjō, Chikyūkankyō, vol.13, 61-70. Le manque de coordination administrative entre le ministère de l’Environnement, l’Agence des forêts et la municipalité rend difficile l’application d’une politique cohérente. Concrètement, les frais d’entrée sont utilisés par l’Agence des forêts pour sensibiliser les gens, et ne constituent pas un revenu pour la municipalité. Celle-ci doit en revanche assumer les frais pour gérer les problèmes liés au nombre de touristes, comme la gestion des déchets.

[7Noguchi, Ken. 2013. Fujisan sekaiisan tōroku. Media no tsutae kata. En ligne.
http://www.noguchi-ken.com/m/2013/07/post-506.html (page consultée le 31 juillet 2013).

[8Centre du patrimoine mondial, UNESCO. Rapport sur l’état de conservation. En ligne.
http://whc.unesco.org/fr/list/870 (page consultée le 31 juillet 2013).

[9Dans le contexte de la commémoration du 1300e anniversaire de l’ancienne capitale de Nara qui a eu lieu en 2010 et la construction du Nara Palace Site Historical Park.

[10Département de Nara, 2008. Heijōkyūseki rekishi kōen toshi keikaku genan setsumeikai no gaiyō. En ligne. http://www.pref.nara.jp/secure/25062/081008sahogawa.pdf (page consultée le 31 juillet 2013). Certaines installations et structures temporaires érigées en 2010 sur le site du palais de Nara pour la commémoration du 1300ème anniversaire de l’ancienne capitale ont été conservées sur le site (dallages, terre-pleins et autres installations), et sont utilisées pour soutenir la construction d’un parc de stationnement, d’un terminal d’autobus et de toilettes temporaires. On projette également de construire une autoroute à proximité du site, ce à quoi s’opposent plusieurs résidents locaux. En 2008, le gouvernement a transféré la gestion du site au ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme (MLIT). Cette transition dénote un changement implicite de fonction pour le parc, de « site naturel » à « site touristique ». Autrefois, l’endroit accueillait des rizières. Aujourd’hui, son terrain devenu herbeux constitue un écosystème propice à la reproduction des hirondelles et des rats des moissons (une espèce menacée), en plus d’abriter les vestiges archéologiques souterrains de l’ancien palais Heijō

Sachiyo Kanzaki est chargée de cours au CETASE. Titulaire d’une maîtrise en relations internationales à l’Université Ritsumeikan, d’une maîtrise en science politique et d’un doctorat en anthropologie à l’Université de Montréal, elle a effectué ses recherches postdoctorales à la Johnson-Shoyama Graduate School of Public Policy de l’Université de Saskatchewan. Elle s'intéresse principalement à la question de l’autonomie des collectivités et du développement régional au Japon.

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