Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le conflit moro aux Philippines : une histoire sans fin ?

jeudi 6 mars 2014, par André Pereira

Le 26 janvier dernier, le gouvernement des Philippines et le Front Moro de libération islamique (MILF) annonçaient la fin imminente d’un des plus longs conflits armés de l’ère moderne [1]. Le MILF, un groupe armé opérant dans le sud du pays depuis le début des années 1980, acceptait de négocier la signature d’un accord de paix d’ici la fin du mois de mars. Cependant, d’autres affrontements armés ont éclaté depuis, impliquant notamment un groupe exclu des discussions, le Bangsamoro Islamic Freedom Fighters (BIFF) [2]. Le succès de ce processus de paix était donc remis en question avant même sa signature.

Pour comprendre la difficulté de faire aboutir le processus de paix entre le MILF et le gouvernement des Philippines, il faut d’abord s’attarder aux interlocuteurs qui le négocient. Si le MILF forme le groupe armé le plus important au sud de l’archipel, plusieurs autres groupes sont actifs au sein de la rébellion. L’inclusion dans le processus de groupes tels que le BIFF, que Manille considère comme illégitime [3], risquait de miner les efforts de paix. Les autorités philippines craignaient que le BIFF fasse délibérément échouer les négociations. Exclu du processus, le BIFF poursuit la lutte armée. Cette situation rappelle l’accord de paix de 1996 entre le MNLF et le gouvernement des Philippines, alors que le MILF avait également continué à combattre malgré l’accord [4]. Le caractère cyclique du conflit, les divers groupes armés exclus des négociations sabordant à répétition les ententes conclues entre le gouvernement et le principal groupe rebelle, contribue à rendre sceptique la population locale face aux perspectives de résolution du « conflit moro ».

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Un combattant du MILF monte la garde à côté d’un panneau du programme USAID-GEM dans le camp de Darapanan, à Sultan Kudarat.

Un autre élément à considérer réside dans la présence importante d’armes légères au sud des Philippines. Une estimation du Small Arms Survey évaluait que 4 millions d’armes légères non-enregistrées y circulaient en 2002 [5]. Ce chiffre élevé découle entre autres des faibles moyens de surveillance des autorités philippines. Malgré les engagements officiels du gouvernement des Philippines à résoudre cette situation problématique, dont la signature du récent Traité des Nations Unies sur le commerce des armes, son contrôle territorial est limité au point où il doit armer des civils pour l’aider dans cette tâche [6].

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Région autonome en Mindanao musulmane

Toutefois, l’imposition de limitations sur le nombre d’armes illicites dans la région n’éliminera pas pour autant les motivations d’une partie de la minorité musulmane à continuer la rébellion. Parmi elles, il faut noter sa marginalisation dans ce pays à forte majorité chrétienne. Les Musulmans du pays se concentrent davantage dans le Sud, précisément sur les îles de Mindanao, Sulu, Tawi-Tawi et Basilan, alors que les Chrétiens occupent tout le reste du territoire archipélagique. La séparation géographique entre les deux communautés confessionnelles se combine à des inégalités socio-économiques, particulièrement aigües chez les Musulmans. L’indice de développement humain (IDH) est le plus bas dans la Région Autonome en Mindanao Musulmane (RAMM), la province de Maguindanao ayant un score de 0.549, alors que Sultan Kudarat, la province voisine à majorité chrétienne, obtient un score de 0.749 [7]. D’après le National Statistical Coordination Board, la RAMM est également la plus pauvre en termes de Produit régional brut (PRB) par habitant, avec 27 819 pesos philippins (686$) en 2012 [8]. En comparaison, la moyenne nationale est quatre fois supérieure à celle de la région musulmane. Ces inégalités contribuent au sentiment d’injustice chez plusieurs Musulmans qui se sentent défavorisés face à la majorité chrétienne.

La durée du conflit entre les groupes armés musulmans et le gouvernement philippin a également exacerbé les tensions entre les deux communautés. Plus de quarante ans de méfiance mutuelle ont facilité l’internalisation de préjugés défavorables de part et d’autre. Si les deux communautés confessionnelles doivent à certains endroits se côtoyer quotidiennement, par exemple dans la ville de Tacurong, située dans la province de Sultan Kudarat, elles tentent de limiter les relations entre elles. L’animosité entre les deux communautés religieuses et la mise à l’écart des Musulmans qui en découle alimentent donc la rhétorique des groupes armés susnommés.

Il est ainsi difficile de ne pas rester sceptique face à la signature prévue du traité de paix. Le grand nombre d’armes illicites ravitaillant les groupes armés de la région et les problèmes socioéconomiques affectant la minorité musulmane, continueront d’alimenter les revendications pour la création d’un État musulman indépendant.

Légende (photo de couverture) : Combattants du MILF.
Crédits (photo de couverture) : Prachatai, CC BY-NC-ND 2.0.
Crédits photo (corps de texte) : Mark Navales, CC BY 2.0.
Crédits carte : Wikimedia Commons.


[1Whaley, F. 2014. « Philippines and Rebels Agree on Peace Accord to End Insurgency. » New York Times, en ligne. http://www.nytimes.com/2014/01/26/world/asia/philippines-and-rebels-agree-on-peace-accord-to-end-insurgency.html (page consultée le 26 janvier 2014).

[2Whaley, F. 2014. « Dozens of Rebels Killed After Philippine Deal is Struck. » New York Times, en ligne. http://www.nytimes.com/2014/01/30/world/asia/dozens-of-rebels-killed-after-philippine-peace-deal-is-struck.html?ref=moroislamicliberationfront (page consultée le 30 janvier 2014).

[3Whaley, F. 2013. « New Clash in the Philippines Raises Fears of a Wider Threat. » En ligne. http://www.nytimes.com/2013/09/13/world/asia/attack-raises-fears-of-muslim-led-insurgency-in-philippines.html (page consultée le 1et février 2014).

[4Une copie de l’accord est disponible sur le blogue du directeur des communications du MNLF. http://bangsamoromnlf.blogspot.ca/2011/03/mnlf-philippines-final-peace-agreement.html (page consultée le 25 février 2014).

[5Quilop, R.J.G. 2010. « Small Arms and Light Weapons in the Philippines : Possession, Demand Supply, and Regulation (Overview). » Dans Diana Rodriguez, ed. Primed and Purposeful : Armed Groups and Human Security Efforts in the Philippines. Genève : Small Arms Survey : p. 232.

[6L’armée des Philippines utilise notamment des groupes paramilitaires, tels que les Citizen Armed Forces Geographical Units (CAFGU). Voir Banlaoi, R.C. 2010 Philippine Security in the Age of Terror : National, Regional, and Global Challenges in the Post-9/11 World. New York : CRC Press.

[7Human Development Network 2009. Philippine Human Development Report. En ligne. http://hdn.org.ph/wp-content/uploads/2009/05/chapter-3-provinces-and-human-development.pdf (Page consultée le 1er Février 2014).

[8Republic of the Philippines. 2013. 2012 GRDP by Region. National Statistical Coordination Board, en ligne. http://www.nscb.gov.ph/grdp/2012/dataCharts/default.asp (page consultée le 30 janvier 2014).

Candidat à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, André Pereira s’intéresse au rôle des acteurs armés non-étatiques dans le cadre des guerres contemporaines.

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