Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

Le conflit en mer de Chine et le manque de cohésion au sein de l’ASEAN

jeudi 22 octobre 2015, par Kathia Lagacé-Nadon

L’accélération du développement économique dans la région d’Asie du Sud-Est figure sans conteste parmi les priorités de l’ASEAN dans ses relations avec ses principaux partenaires extérieurs. L’élaboration de la « Communauté ASEAN » et l’attention portée à la structuration de son pilier économique l’illustrent bien. Malgré cette emphase accordée aux rapports économiques, certains conflits sécuritaires nuisent aux relations entre acteurs présents sur la scène sud-est asiatique. Ils se présentent comme l’antithèse des théories sur l’interdépendance économique. L’ASEAN, défendant les principes de non-ingérence et cherchant à assurer la stabilité régionale, tente de relayer ces désaccords au second plan. Malheureusement, comme une épine dans le pied, ces derniers alimentent inévitablement les tensions.

Le conflit en mer de Chine méridionale est l’un des enjeux qui participent le plus à la complexification du jeu des acteurs dans la région. Cinq États- Brunei, Chine, Malaisie, Philippines et Vietnam- (ainsi que Taiwan) cherchent à défendre leurs intérêts territoriaux et maritimes dans ces eaux. La mer de Chine est non seulement un corridor de commerce crucial, mais également une source importante d’hydrocarbures et de pêcherie pour les États demandeurs. Parmi les revendications territoriales, on retrouve les îles Spratleys, Paracels, Natuna, et les récifs de Scarborough. Les délimitations maritimes des zones d’exclusivité économique (ZEE) et la souveraineté du plateau continental sont également au centre de ce conflit. La Chine revendique la totalité des archipels de la mer de Chine Méridionale [1]. Or, le plateau continental, dont elle réclame le contrôle, se superpose aux ZEE de certains pays sud-est asiatiques et à leurs mers territoriales [2].

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L’USS Germantown, en patrouille dans la mer de Chine méridionale. Crédits : United States Navy.

Malgré ce que peut laisser croire l’abondante littérature et les médias, le conflit en mer de Chine est traité de manière assez partielle et brève par l’ASEAN et la Chine [3]. Plus souvent qu’autrement, les officiels préfèrent ignorer le sujet et discuter de questions économiques qui n’impliquent aucun enjeu sécuritaire. D’ailleurs, lors de la réunion de la défense ASEAN-Chine tenue à Beijing le vendredi 16 octobre 2015, le ministre de la Défense chinoise n’a pas évoqué directement le conflit en mer de Chine méridionale dans son discours d’ouverture [4]. L’enjeu n’en demeure pas moins important.

Les conflits en mer de Chine mettent en valeur plusieurs dynamiques qui, à long terme, pourraient limiter la capacité de l’ASEAN à assurer la stabilité régionale. Notamment, le conflit en mer de Chine provoque d’importantes conséquences sur la cohésion entre les membres de l’ASEAN [5]. En 1992, les ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN ont adopté la Déclaration de l’ASEAN sur la mer de Chine méridionale, appelant à la résolution pacifique de tous les enjeux de souverainetés et juridiques en mer de Chine. Quelques années plus tard, en 2002, la Chine et l’ASEAN signent une Déclaration de Conduite dont le caractère est peu contraignant et dont les termes ont été violés à plusieurs reprises [6]. Ce faisant, l’ASEAN souhaiterait adopter un Code de conduite international en mer de Chine, reposant sur le traité d’amitié et de Coopération de l’Asie du Sud-Est [7]. Or, tous les États membres de l’ASEAN ne s’entendent pas sur la portée d’un tel code de conduite. Les Philippines souhaiteraient qu’il se présente en tant que mécanisme de résolution des conflits. Les autres États membres de l’ASEAN, quant à eux, souhaiteraient plutôt qu’il constitue un moyen de gestion des conflits, demeurant plus ou moins contraignant. En ce sens, le code de conduite permettrait uniquement de prévenir les affrontements accidentels [8].

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Manque de cohésion au sein de l’ASEAN ? Crédits : Din Merica (dinmerica.wordpress.com)

L’ASEAN n’est toujours pas parvenue à adopter un tel code de conduite. Son processus d’adoption est limité. D’abord, par l’incapacité de l’ASEAN et de la Chine de discuter directement et en profondeur du conflit. Puis, parce que les États membres de l’ASEAN ne semblent pas s’entendre sur le mode de gestion du conflit. En 2012, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN à Phnom Penh, les officiels échouent dans l’exercice de rédaction d’un communiqué conjoint portant sur les conflits en mer de Chine. Cet échec relève notamment d’une opposition du Cambodge (alors à la présidence de l’ASEAN) d’y intégrer des revendications bilatérales, dont celles des Philippines et du Vietnam [9]. Selon certains spécialistes, la Chine aurait poussé certains pays d’Asie du Sud-Est, dont le Cambodge, à écarter le conflit en mer de Chine de l’agenda du Forum régional de l’ASEAN [10]. Le processus de décision de l’ASEAN reposant sur le principe de consensus, le refus d’un seul État à l’adoption d’une décision vient totalement bloquer la capacité d’action de l’ASEAN.

L’analyse du conflit en mer de Chine révèle également la division de plus en plus marquée entre les États qui se rapprochent des États-Unis et ceux qui entretiennent de fortes relations avec la Chine. Au centre, on retrouve des États qui tentent de ne pas prendre parti. Les Philippines, Brunei, le Vietnam se rapprochent visiblement des États-Unis afin d’obtenir un appui extérieur et contrebalancer les positions chinoises en mer de Chine. De plus, malgré les fortes relations économiques entre la Malaisie et la Chine, le gouvernement malais semble se rapprocher des États-Unis. La visite d’Obama en avril 2014, et l’annonce d’un partenariat global entre les deux États, indiquent un désir d’intensification de leurs relations [11]. Cette position demeure toutefois moins marquée que pour le Vietnam et les Philippines. Tout comme Singapour, l’Indonésie affirme adopter une position de neutralité. Pourtant, elle possède une ZEE autour des îles Natuna qui sont situées dans la mer de Chine du Sud et qui contient des ressources de gaz naturels importantes [12]. En ce sens, le ministre de la Défense Ryamizard Ryacudu a annoncé récemment que l’Indonésie allait construire une nouvelle base militaire près des îles Natuna [13]. Malgré tout, le gouvernement indonésien cherche à intervenir en tant que modérateur territorial dans le conflit [14]. Son rapprochement avec les États-Unis semble ainsi beaucoup moins évident. Le Cambodge, le Myanmar, et la Thaïlande entretiennent, quant à eux, de fortes relations avec la Chine.

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L’USS Carl Vinson, en exercice conjoint avec la flotte malaisienne. Crédits : Flickr/U.S. Pacific Fleet.

Est-ce que le conflit en mer de Chine est le déclencheur du manque de cohésion entre les pays membres de l’ASEAN ou en est-il le révélateur ? Selon nous, il n’est ni l’un ni l’autre. Il en est plutôt le catalyseur. En effet, le conflit en mer de Chine n’a fait qu’exacerber certaines divisions déjà existantes au sein de l’ASEAN. Le principe de non-ingérence (ASEAN WAY) sur lequel repose l’ASEAN offre cette impression que les États membres interagissent dans une harmonie quasi parfaite. En ignorant et en évitant de discuter de certains sujets susceptibles de provoquer des tensions entre ces membres et ces partenaires extérieurs, l’ASEAN est parvenue à assurer une certaine stabilité régionale après la guerre froide. Par ailleurs, le conflit en mer de Chine souligne un élément essentiel dans les dynamiques internes de l’ASEAN : le manque de confiance entre ses États membres. Plusieurs conflits entre les membres de l’ASEAN constituent la trame de fond de leurs relations (notamment Singapour-Malaisie, Indonésie-Singapour, Philippines-Malaise, Indonésie-Malaisie, Thailande-Malaisie). Ces conflits provoquent un manque de confiance qui contribue à leur incapacité d’adopter des positions communes face aux conflits sécuritaires, tels que celui en mer de Chine.

Crédits (photo couverture) : Installation chinoise sur le récif Nanxun (photo prise en 1988). Getty Images.


[1Roche, Yann (2013), « La Mer de Chine méridionale : un enjeu frontalier majeur en Asie du Sud-Est », L’espace Politique, 21.

[2Ibid.

[3Entrevue, Officiel, Jakarta, octobre 2015

[4Bodeen, Christopher (2015), « China hosts ASEAN meeting amid South China Sea tensions », Washington Post, consulté le 18 octobre 2015.

[5Entrevue, officiel, Manille, juillet 2015

[6Valencia, M. J., 2010, « Whither the South China Sea disputes ? », Proceedings of the Int. Workshop on “The South China Sea : Cooperation for Regional Security and Development”, 26-27 Nov. 2009, Hanoi, Vietnam.

[7Severino, C. Rodolpho (2010), « ASEAN and the South China Sea », Security Challenges, Vol. 6, No. 2, pp. 37-47.

[8International Crisis Group (2015), « Stirring up the South China Sea (III) : A Fleeting Opportunity for Calm », Opportunity for Calm Crisis Group Asia Report N°267, pp. 36.

[9Bower, Ernest (2012), « China reveals its hand on ASEAN in Phnom Pen », East Asia Forum, consulté le 19 octobre 2015.

[10Ibid.

[11Limaye Satu (2014), « Southeast Asia and China in Maritime Asia ». Maritime Asia, United States-Japon foundation, Volume 9 number 2, pp.2.

[12Chang, Felix (2014), « Even Indonesia : Concerns over China’s reach in the South China Sea », Foreign Policy Research Institute, consulté le 18 octobre 2015.

[13Parameswaran Prashanth (2015), « A new Indonesia Military basse near the South China Sea ? », The Diplomat, consulté le 19 octobre 2015.

[14Dolven Ben et Wil Mackey (2015), « Indonesia : Background and U.S. Relations », Congressional Research Service, 7-57000.

Candidate à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, Kathia Lagacé-Nadon s’intéresse aux relations entre l’ASEAN, l’Union Européenne, et les grandes puissances.

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