Bulletin d’analyse sur l’Asie de l’Est et du Sud-Est

La politique de la Chine en Afrique : un partenariat gagnant/gagnant ?

jeudi 5 décembre 2013, par Ardo Dia, Stéphanie Martel

L’arrivée des entreprises chinoises en Afrique aurait pu être une occasion pour les pays africains de définir un partenariat gagnant/gagnant avec Pékin et de corriger le déséquilibre de la coopération avec l’Europe et les États-Unis. Or, l’Afrique est loin de cette dynamique de gains mutuels. La Chine consolide sa mainmise sur les ressources du continent.

Le Forum de coopération Chine-Afrique de juillet 2012 avait pour objectif de faire de l’Afrique le premier partenaire commercial de la Chine par le biais d’investissements d’un total de 20 milliards de dollars pour financer des projets d’infrastructure, d’agriculture et d’industrie [1]. Cette largesse s’explique par l’intérêt que la Chine porte aux matières premières africaines et par la convoitise du marché africain de plus d’un milliard de consommateurs. Le présent article fait la revue des différentes dimensions de la politique africaine de la Chine et en souligne les implications pour l’avenir.

La Chine développe plusieurs stratégies pour consolider sa présence en Afrique. D’abord, elle utilise son statut de pays en développement pour attirer les dirigeants africains désireux de revoir leurs échanges avec l’Europe et les États-Unis en faveur de la coopération sino-africaine. Hu Jintao, l’ex-président chinois, déclarait lors de la cérémonie d’ouverture du Forum de coopération Chine-Afrique de juillet 2012 : « La Chine est le plus grand pays en développement, et l’Afrique, le continent qui en compte le plus grand nombre : leurs destins ne peuvent être que liés […] » [2]. Pékin se targue de ne pas avoir de passé comme puissance coloniale, ce qui lui permet de construire un partenariat avec l’Afrique fondé a priori sur le respect mutuel entre pays du Sud [3].

La Chine développe ainsi un modèle de coopération axé sur la non-ingérence dans les affaires internes, fondé sur le laissez-faire politique et qui concurrence ainsi le modèle occidental plus contraignant, basé sur le respect des valeurs démocratiques. La Chine accuse régulièrement l’Occident de néocolonialisme en Afrique, ce qui explique par exemple son soutien au président soudanais Oumar El Béchir, inculpé par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide en lien avec le conflit au Darfour [4]. Le nouveau président chinois, Xi Jinping, renouvelait à l’occasion du 5ème sommet des pays du BRICS en Afrique du Sud la volonté de son pays de renforcer le partenariat avec les pays africains.

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Cérémonie d’ouverture de la 5ème conférence ministérielle du Forum sur la coopération Chine-Afrique, 2012.

Au plan économique, la Chine est consciente qu’une partie de son avenir se joue en Afrique, qui dispose des matières premières et des ressources énergétiques dont elle a besoin pour redynamiser son économie et maintenir le rythme de sa croissance [5]. En 2011, le volume du commerce sino-africain s’est élevé à 166,3 milliards de dollars américains, soit le triple par rapport à 2006. Les investissements directs chinois en Afrique ont atteint, au total, plus de 15 milliards de dollars américains dans 50 pays africains [6]. Si l’omniprésence chinoise en Afrique n’est plus à mettre en doute, ses importations sont particulièrement significatives dans le secteur pétrolier. Le pétrole représente ainsi 25 % des importations chinoises à partir de l’Afrique, ce qui fait de Pékin le second importateur de pétrole africain, derrière les États-Unis et devant le Japon depuis 2004. Les entreprises pétrolières chinoises opèrent dans une dizaine de pays africains, le Soudan représentant à lui seul la source de 12 % de ces importations [7].

En outre, la Chine, après avoir soutenu plusieurs mouvements de décolonisation, affirme aujourd’hui sa présence militaire en Afrique aux côtés des anciennes puissances coloniales, notamment dans le cadre d’opérations de maintien de la paix en RDC en 2003 et au Libéria en 2005. L’adoption d’un partenariat stratégique en 2006 marque un accroissement de la coopération militaire entre la Chine et l’Afrique [8], pour des raisons principalement économiques, la Chine disposant aujourd’hui d’usines de montage d’armes légères au Soudan, au Zimbabwe et au Mali [9] et fournissant du matériel militaire à la Namibie et l’Érythrée. Il est cependant loin d’être certain que le développement de la coopération militaire entre la Chine et l’Afrique, dimension négligée par la littérature, est profitable à la stabilité du continent [10].

Isoler Taiwan à l’international : le rôle de l’Afrique

Taiwan a assuré sa présence en Afrique par ses relations diplomatiques et des investissements économiques pendant plusieurs décennies afin d’obtenir la reconnaissance diplomatique par le Sénégal, l’Afrique du Sud et le Tchad – l’un des rares pays qui maintient encore des relations diplomatiques avec Taipei. Cependant, la RPC s’opposant à tout contact diplomatique entre la « province rebelle » et ses partenaires, elle a exigé des pays africains la cessation de leurs relations diplomatiques avec Taipei comme condition à ses investissements. En ce sens, la marginalisation de Taiwan par la Chine sur la scène internationale résulte en partie de la pression économique que Pékin exerce sur les dirigeants du continent africain depuis les années 1970. Le vote massif des pays africains a en effet permis à la Chine populaire de ravir à Taiwan son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU [11]. L’Afrique du Sud, qui n’avait jamais reconnu la RPC, rompt ses relations diplomatiques avec Taipei en 1998, une voie que le Sénégal, le Libéria et la Gambie ont suivi respectivement en 2004, 2005 et 2013. L’appui des pays africains à la Chine populaire au sein des organisations internationales est d’une importance capitale pour la politique étrangère chinoise.

La RPC continue ainsi d’accélérer sa coopération avec le continent. Celui-ci représente non seulement un lieu stratégique d’extraction de matières premières et un marché lui permettant d’écouler facilement ses produits concurrentiels en Afrique pour être consommés par la classe moyenne locale, mais fournit des alliés diplomatiques essentiels. Si les avantages d’une telle coopération sont manifestes pour la Chine, les bénéfices pour les pays africains semblent plus mitigés qu’il n’y paraissait au départ. Par conséquent, les critiques se font de plus en plus nombreuses, ce qui est susceptible de nuire aux investissements chinois à long terme.

Légende (photo de couverture) : Le président sud-africain Jabob Zuma, le président chinois Hu Jintao, le Secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki Moon, le président du Bénin Bo Yayi, le premier ministre kenyan Raila Odinga et le président de la Côte d’Ivoire Alassane Ouatarra juste avant le début de la cinquième conférence ministérielle du Forum sur la coopération Chine-Afrique, 2012.

Crédits photos : GovernmentZA.


[1Jeune Afrique, 2013. « Xi Jinping promet toujours plus d’investissements en Afrique ». En ligne. http://economie.jeuneafrique.com/regions/international-panafricain/16174-xi-jinping-promet toujours-plus-dinvestissements-chinois-en-afrique.html. Page consultée le 27 novembre 2013.

[2Hu Jintao, 2012. Allocution lors de la cérémonie d’ouverture de la 5e Conférence ministérielle du Forum sur la Coopération Chine-Afrique. En ligne. http://french.news.cn/chine/2012-07/19/c_131725636_2.htm. Page consultée le 27 novembre 2013.

[3Edoho, Felix M., 2011. "Globalization and Marginalization of Africa : Contextualization of China-Africa Relations" in Africa Today 58(1) : 102-124.

[4Simons, Marlise, 2010. « International Court Adds Genocide to Charges against Sudan Leader » in New York Times, édition du 12 juillet 2010. En ligne. http://www.nytimes.com/2010/07/13/world/africa/13hague.html. Page consultée le 29 novembre 2013.

[5Gazibo, Mamoudou et Olivier Mbabia, 2010. « La politique africaine de la Chine montante à l’ère de la nouvelle ruée vers l’Afrique » in Études internationales 41(4) : 521-546.

[6Hu Jintao, 2012. Allocution lors de la cérémonie d’ouverture de la 5e Conférence ministérielle du Forum sur la Coopération sino-africaine ». En ligne. http://french.news.cn/chine/2012-07/19/c_131725636_2.htm. Page consultée le 27 novembre 2013.

[7J. Eisenman et D. Stewart, 2005. « China Japan Oil Rivalry Spills into Africa » in Asia Times Online. En ligne. http://www.atimes.com/atimes/China/GK17Ad01.html. Page consultée le 27 novembre 2013.

[8Campbell, Horace, 2008. "China in Africa : challenging US global hegemony" in Third World Quarterly 29(1) : 89-105.

[9L. Hilsum. Mise en page, mai 2005. « China’s Tade Safari in Africa ». En ligne. http://mondediplo.com/2005/05/11chinafrica. Page consultée le 20 avril 2013.

[10Enuka, Chuka, 2011. "China’s Military Presence in Africa : Implications for Africa’s Wobbling Peace" in Journal of Political Studies 18(1) : 15-30.

[11Gazibo, Mamoudou et Olivier Mbabia, 2010. « La politique africaine de la Chine montante à l’ère de la nouvelle ruée vers l’Afrique » in Études internationales 41(4) : 521-546.

Titulaire d'une maîtrise en science politique de l'Université de Montréal et d'une maîtrise en droit international public de l’Université de Nouakchott en Mauritanie, Ardo Dia est président du Groupe d'analyse politique et stratégique (GAPS).
Doctorante en science politique à l'Université de Montréal et coordonnatrice de L'Asie en 1000 mots, Stéphanie Martel s'intéresse au rôle du discours dans le régionalisme sécuritaire en Asie du Sud-Est.

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